Entreprises en guerre

Les entreprises canadiennes durant
la Première Guerre mondiale

Les entreprises canadiennes participèrent à l’effort de guerre dès le début du conflit, le 4 août 1914. Cette guerre représenta des opportunités de profits sans précèdent pour celles-ci, en raison du besoin d’équiper les Forces Expéditionnaires Canadiennes (FEC), nouvellement créées. Durant les deux premières années de la guerre, l’approvisionnement sera réalisé par des contrats de gré à gré, et les entreprises proches du gouvernement bénéficieront grandement de ce système d’attribution des contrats. Les scandales liés à l’approvisionnement des FEC ont symbolisé la manière de faire des entreprises durant la guerre. Cependant, à l’instar de la diversité des expériences personnelles des soldats canadiens, les entreprises jouèrent des rôles variés durant le conflit. Cette exposition et son catalogue explorent quelques-unes des facettes de l’implication des entreprises canadiennes durant la guerre, notamment leurs implications dans leurs communautés durant cette période.

Le recrutement des forces expéditionnaires canadiennes
Après la déclaration de la guerre, des milliers de canadiens inondèrent les bureaux de recrutement pour s’engager comme volontaire dans la nouvelle Force Expéditionnaire Canadienne. De nombreuses entreprises supportent leurs employés, allant jusqu’à promouvoir l’engagement dans l’armée, la guerre devait être courte pensait-on. La T.Eaton Company est un exemple d’implication corporative, les salaires des employés masculins mariés étaient garantis à 100% durant la durée de la guerre si ceux-ci s’engageaient, et respectivement 50% pour les non mariés. Le premier ministre Robert Borden approcha également Sir John Eaton, le fils de Timothy, pour recruter et équiper son propre bataillon : le Eaton Machine Gun Battery.

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Eaton Machine Gun Battery, 8 février 1915. Fonds T. Eaton Company, Archives publiques de l’Ontario. F229-308-0-2160

Eaton investit 100 000 $ de son argent personnel pour acheter 14 automitrailleuses munies de fusils mitrailleurs Colt, ainsi que les uniformes pour les volontaires engagés. A l’instar de la Boyle Machine Gun Battery, créée au Yukon par Joe Boyle, le propriétaire de la Canadian Klondyke Mining Co., cette unité débuta de manière privée et fût jointe par la suite au corps Canadien, au sein de la Motor Machine Gun Brigade. Au total, 3327 employés de la compagnie Eaton serviront durant la guerre, et 315 y perdront la vie[1].

Eaton n’était pas le seul millionnaire canadien à avoir fondé son unité, et n’était pas non plus le seul entrepreneur supportant activement ses employés. Plus de 11 000 employés du chemin de fer canadien du Pacifique(CP) se sont engagés, et l’entreprise offrit 6 mois de paie à ses employés ainsi que la promesse d’une réembauche à la fin de la guerre[2]. Le CP était également impliqué dans la production d’obus et dans le transport de millions de tonnes d’équipements à travers le Canada, qui seront envoyés aux troupes en Europe.

Équiper les FEC
Lorsque le ministre de la Milice et de la Défense, Sir Sam Hughes, fit cette déclaration désormais célèbre, que le Canada allait fournir 100 000[3] hommes aux Britanniques, il s’engagea aussi à ce que le pays fournisse les bottes, fusils, vivres et équipements additionnels requis pour le combat. Lord Kitchener, le secrétaire d’état Britannique pour la Guerre, demanda également au Canada de fournir des obus à fragmentation, si bien que le 6 septembre 1914, Sam Hughes sera à l’origine de la création du Comité des obus , dont l’objectif était de gérer les contrats privés pour les munitions. Ce comité était composé de militaires, industriels, et Sam Hugues lui-même[4].

Durant les deux premières années de la guerre, le système canadien fonctionna entièrement sur la base de contrats de gré à gré, ce qui suscita de nombreuses critiques de la presse canadienne, qui décrivait un système basé sur le favoritisme[5]. A l’automne 1915, le processus d’allocation des contrats fût réévalué par le gouvernement Canadien et par le ministère britannique des munitions. Une surveillance accrue fût réalisée sur les munitions, si bien que le Comité des obus fût dissout à l’automne 1915, et sera remplacé par le Conseil Impérial des munitions, sous la direction de Joseph Flavelle, un industriel de Toronto.

Quelques compagnies réussiront à s’adapter de manière habile aux transitions de l’époque, comme la Dominion Bridge Company, qui reçut ses premiers contrats sous le Comité des obus de 1914. Dominion Bridge n’était pas à l’origine une usine de munitions, et entreprit des rénovations majeures et la construction de nouveaux bâtiments dédiés à la fabrication d’obus, dans son complexe de Lachine, au Québec. Avec la croissance de l’industrie de guerre au Canada, la Dominion étendit ses activités dans la fabrication de bateaux et la fonderie, et doubla sa force de travail, malgré la perte de nombreux travailleurs partis sur le front en Europe.

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Fusil militaire M-10 de Sir Charles Ross, Dessin technique. Archives de Georges Metcalf, Musée Canadien de la Guerre. CWM 19860005-004.

D’autres compagnies, comme la Ross Rifle Company, ne survivront pas à la guerre. Produit par Sir Charles Ross, le fusil Ross fût adopté par la milice canadienne en 1902. En 1911, le contrat d’approvisionnement fût renouvelé sur demande urgente de Sam Hughes, et ce, en dépit de l’augmentation des plaintes sur les déficiences de ce fusil. L’opposition atteindra son pic en 1915, lorsque des informations de France confirmeront que non seulement ce fusil est sujet à s’enrayer, mais aussi que les soldats canadiens délaissent celui-ci sur le champ de bataille au profit des fusils Lee Enfield, récupérés sur les corps des soldats britanniques. Lorsque Robert Borden remplaça Sam Hughes au Ministère de la Milice et de la Défense en 1916, le fusil Ross fût écarté. Les fusils Ross furent retirés du service à l’été 1916, et la Ross Rifle Company fût expropriée par le gouvernement canadien en 1917.

Encourager les FEC
Dans la mémoire collective, le début de la guerre se caractérise une forte démonstration de patriotisme dans la société. Des centaines de volontaires se sont présentés pour joindre les Forces Expéditionnaires Canadiennes, et lorsque ces soldats volontaires défilaient en direction de leurs camps, ils étaient acclamés par les éclats de voix des foules et de nombreux drapeaux. Burt Remington, un montréalais et employé de la Compagnie canadienne de téléphone Bell se souvient : « les gens chantaient dans la rues. Tout le monde voulait être un héros, tout le monde voulait aller faire la guerre »[6]. Pour les entreprises, le patriotisme représentera également une opportunité marketing en or.

Avec plus de 20 000 hommes déjà engagés en 1914 dans la 1ère Division, les produits destinés aux soldats et à leurs familles étaient un bon moyen pour les entreprises de tirer profit de la guerre, tout en préservant une image d’engagement à l’effort de guerre. A l’instar de produits actuels faisant la promotion pour la prise de conscience du cancer du sein ou des jeux olympiques, des compagnies comme Christie Brown & Co. et la Cowan’s Royal Milk Chocolate Co. redessinèrent quelques-uns de leurs produits les plus vendus, sous forme de « boites du souvenir », en ligne avec l’état d’esprit du moment. Ainsi, les consommateurs ressentaient l’impression de participer à un acte patriotique, comme celui d’acheter des obligations de guerre par la suite.

La publicité reflète son époque, et durant la Première Guerre Mondiale, d’astucieux marqueteurs utiliseront la guerre comme un levier pour vendre de nombreux produits allant des cigarettes aux spaghettis en boite[7]. La Christie Brown company et la Cowan’s ne furent pas les seules entreprises à produire des articles patriotiques, et leurs boites étaient vendues aux civils et aux soldats, contrairement à la compagnie anglaise Rowntrees, qui offrait ses boites aux soldats[8].

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Boite à cookies, Christie, Brown & Co. Limited. Toronto, 1915. Collections CCGW/CCGG 2014.05.02.06

Les entreprises montrèrent également leur support à l’effort de guerre via des donations et des levées de fond. Par exemple, la compagnie chocolatière Ganong Bros. de St. Stephen, au Nouveau Brunswick fit des donations de ses barres chocolatées à la Soldiers Comforts Association, qui transmettait des colis aux soldats engagés sur le front. D’autres entreprises réaliseront des levées de fonds auprès de leurs salariés. Les salariées de la T. Eaton Company collectèrent 600 000 dollars durant la guerre, ce qui, ajouté aux contributions personnelles de Sir John Eaton, fera de cette entreprise un contributeur significatif des campagnes de financement de la guerre.

Commémorer les FEC
La Grande Guerre constitue la première expérience de guerre industrielle pour le Canada. A l’instar des autres pays engagés dans ce conflit, le Canada mobilisa ses citoyens, son gouvernement et ses industries dans un effort de guerre d’une durée de quatre ans. Au moment de l’armistice en novembre 1918, plus de 60 000 canadiens ont perdu la vie, et 150 000 ont été blessés. Pour un pays comptant tout juste 8 millions d’habitants, le bilan est catastrophique, et les effets de ces pertes se feront sentir dans les familles et communautés à travers le Canada. Aujourd’hui, les milliers de cénotaphes, mémoriaux, tablettes et autres éléments de mémoires sont les preuves persistantes des dégâts de la Première Guerre Mondiale sur le peuple canadien.

Les entreprises canadiennes participèrent à la commémoration des soldats morts au combat. Certaines entreprises érigèrent des mémoriaux au sein de leur communauté comme la Ganong Bros. Cette entreprise fût active dans la communauté de St Stephen, depuis sa fondation en 1873. Comme évoqué précédemment, la compagnie participa à des activités de charité durant la guerre, en donnant ses produits aux soldats engagés sur le front. Après la guerre, la famille Ganong donna un terrain situé sur la rue Water à St Stephens pour la construction du mémorial de la ville, qui sera terminé en 1926.

En plus d’ériger des mémoriaux, des entreprises de tailles plus importantes, décidèrent d’ajouter des plaques commémoratives sur leurs bâtiments. La Compagnie de la Baie d’Hudson commanda et installa trois mémoriaux dans ses magasins de Winniped, Calgary et Vancouver afin d’honorer 517 des salariés ayant servis. Le mémorial du magasin de Vancouver, situé rue de Granville, sera le dernier installé et sera inauguré en 1932, au sein d’une arcade complète dédiée à la mémoire des soldats[9].

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« Voyages en Europe post-pèlerinage » Thomas Cook & Son, Ltd. London [1936]. Brochure. Collections CCGW/CCGG.
Le pèlerinage de Vimy de 1936 sera un autre moment où les entreprises canadiennes montrent leur support continu à leurs salariés engagés et à leurs familles. Coïncidant avec l’inauguration du Mémorial National de Vimy, réalisé par l’architecte Walter Allward, le pèlerinage de Vimy fût organisé par la légion canadienne, et offert aux vétérans canadiens et aux familles des soldats tués. Les vétérans et familles purent ainsi visiter les champs de batailles et les cimetières situés en France et en Belgique, et participer à la cérémonie de la crête de Vimy du 26 juillet 1936. La Compagnie de la Baie d’Hudson fût l’une des nombreuses entreprises à offrir des congés à ses vétérans pour qu’ils puissent participer au pèlerinage. Les employés qui ont participé à ce pèlerinage ont eu la chance de raconter leur voyage en France, dans The Bayonet, le journal de l’entreprise.

Les affaires comme d’habitude ?
La Grande Guerre sera une problématique à double tranchant pour les entreprises. D’une part la Grande Guerre représenta une bonne opportunité pour les entreprises canadiennes par le développement de nouveaux marchés, et permettra de structurer le développement industriel du Canada. D’autre part, celle-ci sera la source de grandes difficultés liées à la main d’œuvre, puis avec la baisse de la demande pour les armes, de fermetures d’usines.

A l’instar de la participation de la population canadienne, les implications des entreprises sont variées. Plusieurs entreprises encouragèrent l’engagement volontaire de leurs salariés, en garantissant leur emploi à leur retour. D’autres, comme le Dominion Engineering et la Ross Rifle Company profitèrent de manière importante de ces marchés d’armement et de la structure d’octroi du gouvernement canadien. Ce système avait plusieurs défauts, dont celui d’être dirigé par une seule personne comme les FEC. En 1917, avec une meilleure gestion, ces défauts seront réglés et le Canada produira des armes à des cadences inimaginables en 1914.

Les entreprises adaptèrent également leur marketing et publicités pour refléter les préoccupations de leurs clients, utilisant la guerre pour vendre des produits et ainsi créer une connexion entre les soldats sur le front et les consommateurs qui les achetèrent. Enfin, les entreprises canadiennes rendront hommages à leurs morts, et seront parties prenantes des commémorations et du travail de mémoire dans leurs communautés respectives, exprimant ainsi leur reconnaissance à leurs salariés ayant servis.

Notes
[1] Archives of Ontario, Eatons Goes to War, online exhibition, 2014. http://www.archives.gov.on.ca/en/explore/online/soldiers/remembrance_day.aspx
[2] Mary MacKinnon, “Canadian railway workers and World War I military service” in Labour/Le travail, 40 (Fall 1997), pg 220. http://www.lltjournal.ca/index.php/llt/article/viewFile/5086/5955
[3] Tim Cook, The madman and the butcher: The sensational wars of Sam Hughes and General Arthur Currie, 2010, pg 58. The full quote, made on 8 August 1914 is “We could raise 100 000 men if needed.”
[4] Carnegie, pg 6.
[5] Ryan Targa, “From Governors to Grocers: How Profiteering Changed English-Canadian Perceptions of Liberalism in the Great War of 1914-1914” (Masters Thesis, Queen’s University, 2013).
[6] Daphne Reid, ed. The Great War and Canadian Society: An Oral History, Toronto: New Hogtown Press, 1978, pg 90.
[7] Daniel Pope, “The advertising industry and World War I” in The Public Historian, Vol. 2 no. 3 (Spring 1980), pg 13
[8] The Rowntree Society, “First World War, Rowntrees and Workers”, last modified 2014. http://www.rowntreesociety.org.uk/first-world-war-rowntrees-and-workers/
[9] A.H. Doe for the Hudson’s Bay Company to J. Horwood of Burke, Horwood and White, 20 August 1932. HBC Archives, Records of the Governor and Committee (London Office).

Bibliography

Sources primaires, non-publiés
Dominion Bridge Company Fonds, Library and Archives Canada, R5607-0-6-E

Milltown Soldiers Comforts Association Fonds, Provincial Archives of New Brunswick, MC415

Records of the Governor and Committee (London Office), Hudson’s Bay Company Archives, Section A

Sir Charles Ross Fonds, Library and Archives Canada, R1622-0-6-E

Sources sécondaires
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