La guerre des enfants : les Noël des enfants canadiens en 1914-1918

La dernière partie de la série sur les enfants canadiens et la Première Guerre Mondiale par Mourad Djebabla-Brun, Phd. M. Djebabla-Brun est professeur et chercheur au Collège militaire royal du Canada à Kingston.

Image: Toronto News, 24 décembre 1914. 

A côté de la mobilisation morale et active des jeunes Canadiens par l’intermédiaire de l’institution scolaire durant la Première Guerre mondiale, le loisir est également investi pour leur permettre de s’approprier l’événement guerrier dans le cadre de divertissements.

Par l’intermédiaire des adultes, jouets, lectures ou jeux sont investis par des représentations du conflit. Ceci est à voir comme un indice de l’impact de la totalisation de la guerre qui produit une culture de guerre spécifique aux enfants. C’est plus particulièrement pour la période des fêtes que cette intrusion de discours de propagande s’observe.

En 1914-1918, nous retrouvons la figure de Santa Claus, bien présente dans la société de consommation du début du XXème siècle, investie par des discours caractérisant l’ennemi et les Alliés.  Santa Claus est alors détourné de son sens premier pour porter un discours sur le conflit.

Tout d’abord, dans le contexte du temps de guerre, Santa Claus est retenu comme usant de moyens « modernes » pour se déplacer. En décembre 1916, l’enseigne Goodwin’s fait ainsi savoir aux enfants que c’est en char d’assaut qu’il doit arriver à Montréal. À la même période, le magasin montréalais Bon Marché prétend plutôt que c’est en sous-marin qu’il doit arriver en ville. Le sous-marin est d’ailleurs à visiter pour les enfants qui viendraient rencontrer Santa Claus au magasin. Pour Almy’s, un défilé de Noël est organisé et Santa Claus est alors escorté jusqu’au magasin par des soldats alliés. Ce que montrent ces différents exemples, c’est que la guerre fournit aux enseignes des éléments de promotion auxquels elles rattachent Santa Claus, exploitant ainsi à leur profit le contexte de la guerre.

L’Action catholique fournit un exemple plus précis de l’exploitation de Santa Claus. Durant la semaine qui précède Noël 1914, une publicité pour La Compagnie Paquet rend compte, au jour le jour, des déboires de Santa Claus. Parti de Sibérie, sa traversée de l’Europe en guerre est marquée par nombre de contretemps. L’histoire, qui se présente avec une image principale accompagnée d’un texte narratif, traite de la mésaventure de Santa Claus fait d’abord prisonnier par les Allemands. Son chargement de cadeaux est alors saccagé et confisqué, tandis qu’il se retrouve emprisonné pour avoir refusé de rejoindre les rangs de l’armée allemande. Il ne sera finalement libéré que par les soldats alliés qui lui permettent de se rendre jusqu’au Canada pour finir sa tournée, non sans avoir auparavant fait une halte en Belgique pour atténuer la misère des jeunes Belges. Pour être en sécurité, c’est en bateau, sous la protection de la marine anglaise, alors présentée comme maîtresse des mers, qu’il quitte le continent européen pour le Canada.

Ce que nous retrouvons dans cette historiette, c’est l’exploitation de plusieurs éléments de représentations propagandistes de la guerre : cette mésaventure diffuse l’idée que les soldats allemands ne respectent pas le symbole du temps des fêtes cher aux enfants. Pour ces derniers, l’action des Alliés les distingue des Allemands en volant au secours de Santa Claus pour lui permettre de terminer sa tournée jusqu’au Canada. Enfin, l’évocation des Belges permet de rappeler aux enfants combien ils se doivent aussi de penser aux éprouvés de la guerre en ce temps des fêtes, et notamment aux besoins du Fonds belge. Cette mise en scène de Santa Claus permet donc, aux jeunes lecteurs de L’Action catholique, d’appréhender les enjeux de la lutte : les « gentils » alliés, soutenant Santa Claus, et les « méchants » Allemands, le maltraitant. Nous ne retrouvons pas ce type d’histoire pour les années suivantes. Sans doute que l’enlisement du conflit a pu en faire perdre l’intérêt, Santa Claus ne pouvant à chaque année être fait prisonnier et libéré !

Ce parallèle fait entre Santa Claus et le camp des Alliés se retrouve également dans la première page du Toronto News du 24 décembre 1915 qui, en pleine page, publie une gravure du personnage en uniforme canadien, avec une hotte d’où débordent des jouets rattachés à la donne militaire (soldat, canon, zeppelin, navire de guerre). Cela est l’illustration parfaite de la perception du Noël en guerre.

En dehors de l’image symbolique, lors de la remise de cadeaux, les adultes peuvent également rappeler aux enfants la place de Santa Claus au front pour combattre auprès des Alliés. Par exemple, en 1917, à Montréal, lors d’un arbre de Noël à la caserne des Fusiliers Mont-Royal pour 2 000 enfants de soldats, outre deux sapins décorés aux couleurs des Alliés, les jeunes sont informés que la distribution des jouets sera faite par des femmes compte tenu de la mobilisation de Santa Claus aux côtés des papas en guerre. Cela veille à diffuser le rôle de chacun dans le conflit : les femmes à l’arrière, avec les enfants, et les hommes, dont Santa Claus, au front. Sans doute aussi que sa place auprès des pères doit amener à rassurer les enfants sur le fait que Santa Claus ne pourra que veiller sur eux, en plus de témoigner de la justesse de la cause alliée.

L’usage de Santa Claus dépend étroitement de ce que les adultes veulent communiquer aux enfants. Par exemple, en décembre 1915, La Presse met en garde ses jeunes lecteurs. Pour le journal, le nom de Santa Claus fait en effet trop « germanique », rappelant entre autres ses origines allemandes. Dans une période où le journal attise la question de l’« espionnite », l’article avertit les enfants sur la possibilité que Santa Claus soit un espion à la solde des Allemands. Si cet article peut apparaître quelque peu surprenant, il se comprend quand il précise par la suite qu’il convient pour les jeunes Canadiens français de se tourner vers les « vraies » valeurs chrétiennes de Noël rattachées à l’enfant Jésus. L’Action catholique offre un exemple similaire en rappelant les origines germaniques de Santa Claus, « bouffon né en terre protestante », et en invitant les enfants à retrouver les valeurs de Noël autour de Jésus. Ces exemples s’inscrivent dans le constat que depuis la fin du XIXème siècle, Noël est devenu une entreprise commerciale. Les Canadiens français ont alors une nostalgie des fêtes d’antan plus familiales et chrétiennes. Santa Claus devient ainsi la cible de ces frustrations. Quelle était l’attitude des enfants face à ces différents usages de la figure de Santa Claus ? Nos sources ne nous permettent pas de le dire. Toutefois, certains éléments rapportés par la presse quotidienne nous donnent quelques indications sur l’inscription des enfants dans le Noël en guerre.

Le Toronto News publie chaque Noël des lettres d’enfants destinées à Santa Claus. Cette publication s’inscrit dans le cadre d’une activité philanthropique visant à offrir des présents aux enfants défavorisés de Toronto. Même si nous sommes bien entendu conscient que les lettres publiées ont été choisies par le journal, elles démontrent cependant l’impact de la guerre sur les souhaits des enfants quant aux jouets rattachés au conflit. Parmi les lettres que nous avons relevées, et qui reproduisent des mots et des phrases d’enfants pour leur donner plus d’« authenticité », citons : « Dear Santa, if you have to spare at Christmas you kindly send me a writing set to write to my daddy when he reaches France. I am 11 years old and my brother nine would like a box of khaki soldiers like dada wears. » Une autre lettre est plus précise quant aux intentions de l’enfant d’avoir des éléments du paraître du soldat :

« Dear Santa Claus,

I want a pony and horsy –a live pony and horsy I mean and a very, very sharp sword to kill the German with. A British cannon an iron one and a soldier coat and hat to go to war with. Don’t forget to give a present to each little Belgian girl and boy and remember your little friend: Stanley. »

Le jouet est à voir comme un moyen pour les enfants de s’approprier certains éléments propres à la guerre et aux combattants. Sur ce point, en décembre 1914, The Gazette offre un reportage effectué dans un magasin de Montréal. Il souligne l’engouement pour les jouets liés à la guerre : « “If I had 200 dozen more lead soldiers, I would sell every one of them before Christmas”, said the manager of the toy section of one of the large department stores yesterday. […] “There was never been anything like it in the history of toy selling. Anything that looks like a war toy can be sold.” » Pour retrouver une trace de cet engouement, ce sont les encarts publicitaires, ou les catalogues de vente par correspondance, qui permettent de voir l’emprise du sujet de la guerre sur les jouets.

Parmi les publicités que nous avons relevées, citons l’enseigne The Regal Manufacturing Co. qui, en octobre 1915, propose aux garçons des navires de guerre de la marine anglaise et des zeppelins, tandis que les filles ont droit à des poupées de soldats alliés en uniforme. Les jouets offrent l’opportunité de reproduire les genres : les filles, par l’intermédiaire de poupées de soldats, jouent le rôle de chérir les hommes en uniformes, tandis que les garçons peuvent avoir en main la puissance qui caractérise les armées alliées. Outre les jouets, des cahiers de coloriage, des jeux de société en rapport avec la guerre et de la littérature jeunesse sont vendus aux enfants, comme l’étude de la section jeunesse du catalogue Eaton en rend compte durant tout le conflit. Chez l’ensemble des belligérants, le déclenchement des hostilités amène à un déferlement de jeux et de jouets rattachés à l’événement militaire.

En dehors des jouets, les enfants se voient aussi proposer par plusieurs enseignes des uniformes de soldat. Il semble qu’un véritable commerce se soit développé au cours de la guerre pour cet article. Comme pour les jouets, il est difficile de dire quel a pu être le volume des ventes, mais des photographies d’époque, ainsi que des articles de presse, témoignent de ce que des enfants les ont portés. L’enseigne Oak Hall de Toronto propose ainsi des uniformes pour les 3 à 10 ans, le catalogue de vente de Eaton propose également ce produit, tandis que le magasin Almy’s publie une publicité dans La Presse, en décembre 1915, pour annoncer : « Demain nous vendons 500 uniformes de soldats pour garçonnets. Vous savez tous de quelle popularité jouit cet uniforme de ce temps-ci. » Outre les uniformes, des casques sont aussi mis en vente pour les enfants.

Tous ces éléments démontrent combien il est possible pour les enfants de s’approprier le paraître du soldat ou la « mode » kaki, ce qui leur permet de s’inscrire dans l’événement du moment. De plus, quand nous pensons aux caractéristiques des représentations adressées aux adultes par les mots et les images, et selon lesquelles l’homme doit être en kaki plutôt qu’en civil, le port de l’uniforme donne l’image d’enfants masculins s’inscrivant dans la « normalité » sociale du temps de guerre. Pour les hommes en âge d’être recrutés, sans doute que ces bambins en uniforme constituent une pression supplémentaire pour les amener à faire leur devoir au front.

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