La guerre des enfants : les Soldats du Sol (1918)

Aujourd’hui, Mourad Djebabla-Brun, PhD,  continue sa série sur les effets de la Première Guerre Mondiale sur les enfants.  Image: [affiche] “SOS| Soldiers of the Soil”, Bibliothèque de Toronto. 

En tant que « guerre totale », la Première Guerre mondiale impliqua la mobilisation active de l’ensemble de la société pour contribuer à l’effort de guerre : les enfants ne furent pas oubliés. Au regard de leur âge et de leur condition physique, ils furent surtout retenus pour contribuer à l’effort de guerre alimentaire canadien qui visait à aider les agriculteurs canadiens à augmenter sans cesse le volume de production de vivres en vue de les exporter outre-mer. En effet, la France, la Grande-Bretagne et l’Italie, principaux importateurs alliés, étaient alors aux prises avec une crise alimentaire qui allait en s’accentuant avec l’enlisement du conflit et les conséquences de la guerre sous-marine allemande.

En 1915-1917, il revenait à chaque province de prendre des initiatives qui se résumaient alors à accorder des exemptions pour les examens de fin d’année afin de permettre aux écoliers et adolescents d’aller aider aux champs. En Ontario, en 1916, cela concerne uniquement les garçons. Les filles (farmerettes) y sont incluses, en 1917, face aux besoins toujours croissants en main-d’œuvre agricole. En 1916, 1 973 exemptions sont accordées, et 3 952 l’année suivante.

Avec l’application de la conscription, et face aux besoins criants des agriculteurs, en février 1918, par le biais de la Commission des vivres du Canada, le gouvernement fédéral canadien instaure les Soldats du Sol (Soldiers of the Soil ou SOS). Ce mouvement s’inspire du Boys’ Working Reserve aux États-Unis. Si, en 1916-1917, la mobilisation des enfants resta à l’initiative d’associations ou des provinces, le contexte alimentaire allié difficile de 1918 imposa que la mobilisation se fît dorénavant à l’échelle du Canada pour une meilleure efficacité.

Au regard de la conscription, les adolescents canadiens de 15 à 19 ans apparaissaient comme la solution idéale au manque accru de main-d’œuvre pour 1918 : trop jeunes pour aller à la guerre, mais assez forts et endurants pour les travaux pénibles des champs. Pour 1918, les estimations de la Commission des vivres faisaient état de 64 000 travailleurs agricoles nécessaires au niveau canadien. Dans une lettre adressée aux Ministres provinciaux de l’Éducation, le bureau de la Commission des vivres demanda d’œuvrer au succès de cette campagne en prenant les mesures nécessaires pour autoriser l’absences des cours. C’est ainsi que si, en 1916-1917, au contraire de l’Ontario, le Surintendant de l’Instruction publique du Québec n’avait pas pris de mesures officielles pour exempter les écoliers de la province, en 1918, il dut revoir sa copie.

Le Comité protestant du Département de l’Instruction publique du Québec envoya une directive à ses écoles, le 7 mars 1918, où il demandait aux directeurs d’école d’accorder des exemptions pour les examens de fin d’année afin de libérer plus tôt les élèves allant travailler aux champs durant l’été. L’exemption n’était cependant accordée qu’au regard des bons résultats de l’élève : sa formation ne devait pas être hypothéquée au service de la patrie. Cette condition posa des obstacles à certains adolescents voulant faire leur part, comme ce fut le cas de l’« infortuné » Heller, d’une école protestante de Montréal, qui s’adressa au Service de Surproduction du ministère québécois de l’Agriculture, le 3 mai 1918, pour obtenir une exemption car ses résultats faisaient en sorte que ses professeurs la lui refusaient :

« I am a boy of fifteen years, and I would like to enrol in the S.O.S., but on asking leave of my school, I was told I would not be promoted if I went as my percentage was not good.

I would like to do my bit on a farm, and in these days when there is such a shortage of food, I think it too bad that boys should be prevented from doing their bit. »

Au Québec, l’éducation était alors étroitement contrôlée par l’Église. À Montréal, l’archevêque Monseigneur Bruchési, dans une lettre en date du 26 mars 1918, approuva la campagne des S.O.S. rattachant les élèves canadiens-français à la terre, mais il se prononça contre la fermeture généralisée des écoles plus tôt. Au sujet des exemptions, il fut d’avis d’y aller au cas par cas. La Commission des écoles catholiques de Montréal préféra donc accorder des permissions d’absence aux élèves allant aider aux champs, plutôt que de devoir fermer toutes les classes en même temps.

Aux Ministres provinciaux de l’Éducation et de l’Agriculture, la Commission des vivres adressa une brochure présentant la campagne des S.O.S. qu’elle supervisait au niveau canadien. Celle-ci justifiait le recours aux adolescents comme un moyen de soutenir les Alliés et la Grande-Bretagne en permettant au Canada de leur fournir une récolte importante en 1918. L’organisation des Soldats du Sol fut très structurée, démontrant le sérieux de la mobilisation des adolescents canadiens.

Comme de vrais soldats, les S.O.S. disposèrent d’un uniforme officiel de couleur kaki reconnu par la Commission des vivres (le port de l’uniforme n’était cependant pas obligatoire pour servir sur une ferme en tant que S.O.S.). Un appel du Gouverneur général lança officiellement la campagne de recrutement en mars 1918. Il y exposait le devoir attendu des jeunes pour contribuer à soutenir les combattants du front. Il développait l’idée que si leur âge ne leur permettait pas de porter le fusil, les S.O.S. devaient aider à battre l’ennemi avec le travail fourni sur les exploitations.

Pour recruter les adolescents, une semaine d’enrôlement national fut prévue du 17 au 23 mars 1918 pour lever 25 000 garçons de 15 à 19 ans. En tant qu’espace social d’encadrement, l’école demeura le lieu élémentaire de leur mobilisation. La tâche fut assurée au Canada par le Y.M.C.A. Au Québec, au regard de l’affiliation protestante de cet organisme, les élèves catholiques canadiens-français furent pris en charge par le Service de Surproduction du ministère de l’Agriculture.

Pour garantir le succès de la mobilisation des adolescents et à l’exemple du recrutement de volontaires pour le front en 1914-1917, tous les moyens de diffusion de l’information disponibles furent retenus : affiches, prêches, presse, meetings, brochures, salles de cinéma. La pression pesant sur les épaules des jeunes Canadiens devait ainsi s’imposer autant à l’école que dans l’espace public. Mais à la différence de la propagande de recrutement qui demeura locale et propre à une unité donnée, le gouvernement canadien s’assura de contrôler l’information touchant aux S.O.S. par le biais de la Commission des vivres qui diffusa notamment dans la presse urbaine des encarts en français et en anglais. Généralement sur un peu moins d’un quart de page, ils s’adressaient directement aux adolescents en développant les différentes raisons pour lesquelles ils devaient rejoindre les S.O.S.. Un des encarts faisait apparaître le devoir des garçons comme tout aussi important que celui demandé à leurs ainés au front. Pour les adolescents, il s’agissait de servir le Roi et la Patrie depuis les secondes lignes : celles des champs. Les garçons étaient appelés à faire œuvre de solidarité à l’encontre des combattants et à contribuer à les soutenir en sacrifiant leurs plaisirs estivaux. Cette compréhension fut aussi diffusée par des productions culturelles, comme cette pièce de théâtre pour enfants The Soldiers of the Soil and the Farmerettes. Elle pouvait être jouée à l’occasion de fêtes scolaires et mettait en scène des enfants déclamant des tirades patriotiques en mimant le fait de travailler aux champs. Parmi ces tirades, il y en a une qui définit leur effort comme une contribution à battre l’ennemi en soutenant les soldats :

« Canadian children can’t handle

Bayonet, musket or gun.

What can we do in this struggle

To help to conquer the Hun?

We can do our best to keep up the food supplies for the Allied armies and our own dear boys overseas. And we are doing it by planting our gardens and helping on the farms. »

Cette approche développait l’idée  du rôle traditionnel de la population non-combattante : les hommes adultes combattaient au front, tandis que  les mineurs contribuaient à les soutenir.

Des mises en scène publiques permirent aussi de mobiliser les jeunes gens. À Toronto, le 24 avril 1918, tels des soldats qui paradèrent à nombre d’occasions dans les rues de la Ville Reine durant la période du volontariat, les Soldats du Sol eurent leur heure de gloire à l’occasion de la campagne de recrutement. De Queen’s Park à l’Arena, en empruntant les principales artères de la ville, comme les rues University, York, Adelaide et Jarvis, les adolescents démontrèrent à la population leur vigueur et le fait qu’ils étaient prêts à faire leur devoir. À leurs côtés, des Farmerettes et cinq tracteurs conduits par certaines d’entre elles. Lors de la parade, les jeunes chantèrent le chant officiel des S.O.S. : « Put on your overalls and big straw hat; and farm, farm, farm! ». Avec cet événement, il s’agissait de faire valoir la dimension patriotique des S.O.S. et la part prise par la jeunesse torontoise dans l’effort de guerre agricole. Les slogans utilisés lors de la parade ne laissaient d’ailleurs aucun doute quant à la contribution des S.O.S. pour battre l’ennemi depuis les champs : « We are the S.O.S. Army »; « He is fighting, I am farming »; « Got strong in the country by working »; « Farm to feed the Allies. They fight to save you ».

Dans la presse rurale, des encarts annoncèrent aussi aux agriculteurs la mise à disposition de ces jeunes gens et ils étaient alors invités à faire leurs demandes de S.O.S. auprès des autorités locales. Il s’agissait d’informer les agriculteurs de la possibilité de profiter de cette aide pour les récoltes de 1918. Face aux réticences possibles des producteurs à l’encontre de cette main-d’œuvre juvénile et souvent urbaine, The Globe publia un article en faveur des adolescents en démontrant qu’ils étaient capables d’effectuer tous les travaux agricoles qui leur seraient demandés, que ce fût la cueillette, la traite des vaches, la récolte des patates, l’entretien des étables, des poulaillers, et des chevaux. Mais le manque d’expérience des S.O.S. cantonnait souvent les adolescents aux tâches de logistique sur la ferme.

Au sujet du sort réservé aux jeunes sur les exploitations agricoles, le 9 mai 1918, The Globe publia un rapport sur l’emploi de S.O.S. pour les semailles en Ontario. Il y soulignait le bon accueil réservé dans les familles d’agriculteurs, mais en même temps, il rendait compte de quelques cas plus difficiles et le journal exhortait les agriculteurs à se montrer moins rudes avec ces jeunes travailleurs. Comme le constata le ministère ontarien de l’Agriculture, les agriculteurs se montrèrent plutôt réticents devant cette main-d’œuvre inexpérimentée payée 5$/jours, alors même que le salaire d’un soldat était de 1,10$/jour! Ils ne voulaient pas perdre de temps à former les adolescents et préférèrent plutôt se tourner vers l’aide de leurs épouses et de leurs filles (les fils conscrits avaient perdu leurs exemptions en avril 1918), en plus du recours aux machines agricoles.

En 1918, selon les chiffres de la Commission des vivres du Canada, 20 431 Soldats du Sol furent placés sur des fermes, alors que l’objectif était de 25 000. De ce nombre, 1 560 avaient servi au Québec (dont 550 Canadiens anglais), 10 324 en Ontario (contre les 15 000 prévus) et 1 765 en Saskatchewan. À la fin des récoltes de 1918, les Soldats du Sol reçurent une médaille de bronze pour service rendu. Du point de vue des agriculteurs, au regard de ces divers palliatifs proposés et trop souvent inexpérimentés, le tracteur fut une solution qui s’imposa de plus en plus.

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