La guerre des enfants : les écoliers ontariens et québécois durant la guerre de 14-18

Mourad Djebabla-Brun (PhD) nous raconte l’histoire cachée de la Première Guerre Mondiale dans les écoles canadiennes. C’est fascinante ! 

Image: “The Children’s Story of the War”, No.9, Thomas Nelson and Sons. Image d’écrivain. 

La question de l’infiltration du sujet de la guerre dans les classes canadiennes, en 1914-1918, permet d’aborder l’une des principales caractéristiques de la totalisation du conflit au Canada. Dans un cadre éducatif, des représentations de la lutte alors en cours sont offertes aux écoliers afin de les informer sur ses caractéristiques et ses enjeux en vue de prendre position. Toutefois, l’Ontario et le Québec, aires que nous avons étudiées, n’ont pas été marqués par la même présence du sujet de la guerre dans les classes.

En Ontario, c’est dès novembre 1914, que le ministre de l’Éducation, R. A. Pyne, adopte la directive The War and the Schools. Cette démarche s’inspire de ce qui se fait alors en Grande-Bretagne pour introduire l’étude de la guerre dans les leçons d’histoire anglaise, canadienne et européenne. De plus, elle offre aux enseignants des clefs de compréhension des hostilités en donnant des éléments factuels sur leur déroulement. La directive ministérielle communique aussi les principales mesures prises pour faciliter la contribution des jeunes à l’effort de guerre canadien (levées de fonds, production agricole).

Pour encadrer les connaissances des enseignants sur les faits et les enjeux de l’événement, le ministre de l’Éducation de l’Ontario publie une liste officielle des différentes lectures permises pour traiter de la question, particulièrement de ses aspects politiques et techniques. Les titres, regroupés par sujets, concernent les causes du conflit, les faits, les armes utilisées (en particulier les plus modernes comme l’aviation), et les États belligérants.

En ce qui a trait à l’angle d’approche de la guerre, dans son préambule, la directive conseille aux enseignants d’aborder l’événement d’une manière qui vise à amener les enfants à appréhender la contribution du Canada en tant que membre de l’Empire britannique. Cette position n’est nullement surprenante car, comme le note l’historien canadien Robert M. Stamp, au début de XXe siècle, l’école ontarienne est un lieu qui cultive chez les enfants un sentiment impérialiste qui n’est alors nullement incompatible avec un nationalisme canadien-anglais.

Pour appuyer cette démarche impériale, en 1915, le ministère de l’Éducation fait le choix d’imposer dans les écoles de la province un manuel britannique pour enfants : The Children’s Story of the War. Publié sous forme de fascicules, il propose une approche pédagogique de l’engagement de la Grande-Bretagne et de son Empire dans la Première Guerre mondiale.

En ce qui concerne le Québec, pour le milieu canadien-français, d’après les revues pour les enseignants, comme L’Enseignement primaire, l’identification des élèves est d’abord tournée vers la langue et l’histoire du Canada français. En 1917, si la Commission des écoles catholiques de Montréal diffuse dans les écoles de sa juridiction l’ouvrage Le prêtre sur le champ de bataille, du père Papin-Archambault, c’est pour donner aux instituteurs et aux enfants un moyen d’aborder le conflit à la lumière d’exemples de religieux catholiques français qui semblent alors plus signifiants pour aborder le conflit.

Toutefois, les écoles du Québec et de l’Ontario se rejoignent en faisant l’objet de l’attention du gouvernement fédéral. En effet, sur recommandation du Premier ministre Robert Borden, les écoles de ces deux provinces sont invitées à ouvrir leurs élèves à une approche canadienne des faits, notamment en exploitant la publication du Canadian War Records Office : Canada in Flanders. Il s’agit d’une hagiographie du Corps Expéditionnaire canadien écrite par Max Aitken (Lord Beaverbrook), le Eye Witness de l’engagement canadien outre-mer. L’ouvrage est rendu obligatoire dans les écoles ontariennes. Les élèves ontariens disposent tant d’une approche impériale, avec The Children’s Story of the War, que d’une approche nationale, avec Canada in Flanders. Au Québec, Canada in Flanders est plutôt conseillé comme lecture aux enseignants.

Face à cette intrusion de la guerre en classe, la question qui se pose, en particulier avec la directive ontarienne The War and the Schools, est de savoir quels sont les buts recherchés. Déjà, en septembre 1914, un article du journal The Globe mettait en garde contre toutes tentatives d’entretenir chez les enfants une haine de l’ennemi qui ne pourrait être que le terreau pour des conflits futurs. Néanmoins, l’intention de la directive est d’utiliser le sujet de la guerre dans une démarche pédagogique et didactique. La revue pour les enseignants ontariens, The School, conseille d’exploiter l’événement en classe pour inculquer des valeurs citoyennes aux enfants. Sur ce point, citons le rapport, en 1915, d’un inspecteur d’écoles de l’Ontario : « On the intellectual side of school life the war is having a striking influence. The study of history and geography has for many, both teachers and pupils, taken on a new significance. » Au Québec, dans le milieu canadien-anglais, c’est également cette approche qui est retenue, comme en rend compte la revue des instituteurs des écoles protestantes, The Educational Record of the Province of Quebec, qui conseille d’introduire le sujet de la Grande Guerre dans les classes pour développer des connaissances plus larges.

Comment cela se traduit-il dans les faits ? Le fonds du ministère de l’Éducation de l’Ontario permet de disposer des sujets d’examens de 1915 à 1918. Les questions qui ont trait à la guerre veillent à juger de l’acquisition de connaissances générales sur le conflit. Par exemple, en 1917, les sujets de géographie pour les examens d’entrée aux écoles modèles sont : « Locate any six of the following, and state why each is important: Bagdad, Marne, Armenia, Suez, Dardanelles, Trentino, Calais, Ypres, Vimy Ridge, Warsaw, Bucharest, Monastir ». Les candidats sont invités à faire état de leurs connaissances sur les noms de batailles rattachés au conflit en cours, en plus d’être en mesure de les localiser géographiquement. Un autre exemple est donné, en 1915, par l’examen de français pour l’admission aux écoles modèles. Il confronte les candidats à des éléments de représentations de la guerre inscrits dans la valorisation des armes des Alliés : « Dans les phrases suivantes, employez le mot « tout » en l’orthographiant suivant l’exigence de la phrase et en justifiant l’orthographe adaptée. ; […] d) …. Londres admire nos braves soldats ; e) Les Allemands sont …. surpris de l’union parfaite des alliés. ; f) Les nations neutres ont été …. étonnées, …. stupéfaites de la brutalité allemande. »

Au Québec, il n’y a pas d’exercices similaires, à part quelques exceptions d’initiatives comme la revue L’Enseignement primaire qui propose : « Il y a dans un régiment 15 compagnies de 90 hommes chacune ; on leur a distribué 16 200 cartouches. Combien chaque soldat a-t-il de coup à tirer ? ». En Ontario, avec certains sujets d’examens, comme en histoire, les questions amènent les enfants à exploiter des représentations de la Grande Guerre qu’ils ont pu acquérir en classe ou lors de leurs lectures, notamment autour du problème des causes du conflit. Dans la seule copie que nous ayons retrouvée aux Archives publiques de l’Ontario, conservée grâce à un litige pour une note, nous décelons l’exploitation de termes « officiels » de représentations de la Grande Guerre. Le sujet de la composition anglaise était : « The Aeroplane in Modern Warfare ». Concernant la menace des côtes anglaises par des avions allemands, la candidate écrit, à côté de l’aspect moderne pris par la guerre, qu’il s’agit d’œuvrer à la défense de la « liberté » contre un ennemi traité de « tyran ».

Il est légitime de se demander ce qu’il en était en classe. Des indices nous appellent à la prudence, notamment face à l’impact des différentes recommandations de The War and the Schools en Ontario. Par exemple, au sujet de The Children’s Story of the War, rendu obligatoire dans les écoles de la province, dans sa lettre au bureau du ministre de l’Éducation, l’éditeur prétend que les écoles des grandes villes, comme Toronto ou London (Ontario), ignorent l’ouvrage. Le ministre de l’Éducation doit alors appeler les inspecteurs à plus de vigilance. Certes, les documents officiels nous montrent le souci des autorités d’amener chaque école à favoriser la connaissance du conflit auprès des élèves, mais il appartient à chaque établissement de s’y conformer ou non.

De même, au sujet des résultats des examens en Ontario, l’acquisition de connaissances sur la Grande Guerre paraît médiocre. Par exemple, en 1916, George Malcolm fait rapport au ministre ontarien de l’Éducation des résultats obtenus dans les examens d’histoire des Upper Schools : « On the war questions, in some cases, the answers were vague. This may be accounted for, by the fact that the subject is a wide one, and so much material has been at the disposal of the students that it is difficult to be short and definite. » Même constat, en 1917, pour les examens en histoire canadienne et britannique. La complexité de l’événement fait en sorte que les ambitions du ministère de l’Éducation de l’Ontario ont été trop grandes quant à faire acquérir aux jeunes écoliers une compréhension complète des faits.

Ce qu’il faut retenir, c’est que durant la Première Guerre mondiale, en tant que lieu de formation de la jeune génération canadienne, l’école fut ciblée par les discours de propagande afin de donner une compréhension encadrée du conflit aux jeunes canadiens. Cela n’est pas propre au Canada et a pu s’observer chez l’ensemble des belligérants. Guerre totale, la guerre de 14-18 impliquait la mobilisation morale et active de l’ensemble de la population, quel que soit l’âge.

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