Les affiches de recrutement au Canada durant la Première Guerre mondiale : un exemple de support de propagande de masse

Aujourd’hui nous partageons un article de Mourad Djebabla-Brun (PhD), professeur adjoint au Collège militaire Royal du Canada de Kingston. 

Image: ” Forward ! to Victory with the 245 Overseas Battalion Canadian Grenadier Guards”, Montreal Litho. Co. Limited, [date inconnu]. Collections CCGG/CCGW.

De l’été 1914 à l’été 1917, c’est le volontariat qui prévaut au Canada pour fournir des hommes au Corps Expéditionnaire canadien. En 1914, le gouvernement canadien prévoit 25 000 volontaires pour le premier Contingent : ils seront plus de 30 000, venus de tout le Canada, à s’embarquer pour l’outre-mer.

Au fur et à mesure que les mois passent, face à un conflit qui, dès l’automne 1914, s’enlise avec des combattants se terrant dans des tranchées s’étalant des frontières de la Suisse jusqu’aux côtes de la Mer du Nord, le recrutement devient un enjeu majeur au Canada. Tant pour combler les pertes au front que pour maintenir un Corps d’Armée canadien présent aux côtés des Alliés sur le front occidental, le recrutement de Canadiens pour revêtir l’uniforme prend une ampleur inégalée : être un homme en âge de combattre faisait peser sur ses épaules une pression constante au sein de l’espace public.

Cet article s’attarde sur l’un des aspects (sans doute le plus visible) des multiples stratégies de recrutement développées au Canada au cours de la Première Guerre mondiale : les affiches de recrutement en tant que support de propagande. Durant les hostilités, les affiches véhiculent des discours usant d’images et de slogans devant amener les hommes à considérer des questions liées à la lutte : le slogan de mobilisation doit inciter à la participation aux combats outre-mer.

Au cours du XIXe siècle, grâce aux progrès de l’imprimerie conjugués au développement d’une société de consommation, la publicité se développe comme mode de communication et de persuasion en Europe et en Amérique du Nord. La multiplication des affiches publicitaires dans l’espace public s’observe à partir des années 1880, grâce à l’évolution de techniques de lithographie permettant d’imprimer des couleurs sur de grandes surfaces. Par sa caractéristique de persuasion auprès du plus grand nombre, la publicité apparait comme une forme originelle de propagande, dont la guerre de 14-18 a su tirer profit. Au Canada, le recours aux affiches pour le recrutement permit de voir fleurir dans les centres urbains des affiches de grands formats et aux thèmes variés.

Durant la Première Guerre mondiale, les affiches ont constitué un véhicule de propagande important au Canada. Leur principal atout est d’être omniprésente dans l’espace public. Par leur caractéristique de diffusion, elles peuvent prétendre toucher un grand nombre d’individus, quel que soit l’âge, le sexe, le bagage social ou culturel. C’est à la lumière de ces caractéristiques que les autorités militaires retiennent ce support de diffusion pour promouvoir l’enrôlement de volontaires auprès du plus grand nombre.

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“Forward! To Victory with the 245 Overseas Battalion Grenadier Guards”, Montreal Litho. Co. Limited., [date inconnu], Collections CCGG/CCGW.
Des exemples relevés dans la presse quotidienne permettent de mesurer cette « présence » de l’affichage de recrutement dans l’espace public. En mars 1916, pendant la levée du 163e bataillon canadien-français des « Poil-aux-Pattes » à Montréal, le journal étudiant L’Escholier, s’agace de cette « invasion » : « Aujourd’hui, vous [Olivar Asselin], devenu commandant d’un régiment, vous permettez qu’on vienne afficher dans nos places publiques, comme la Place Viger, le Parc Lafontaine et le Square Saint-Louis des affiches-réclames grossières et mal construites parce qu’elles ont pour but de promouvoir l’enrôlement à votre bataillon. » Par la présence des affiches de recrutement dans des lieux de sociabilité retenus comme stratégiques car très fréquentés, que ce soit les places ou les parcs, l’affichage relié au recrutement de volontaires vient rappeler aux civils, au cours de moments de détente, les besoins en hommes pour l’outre-mer, veillant ainsi sans doute à faire naître un sentiment de culpabilité. De manière générale, cette diffusion dans l’aire publique est appuyée par le tirage important du nombre d’affiches. Par exemple, pour le recrutement du 178e bataillon en 1916, ce sont 5 000 affiches qui sont imprimées pour l’occasion.

Cela a néanmoins un coût. Pour la ville de Toronto, l’historien Desmond Morton évalue la formation d’un bataillon à 13 384 $, dont 2 554 $ pour la publicité. Au Canada, jusqu’en 1917 et la création du Département de l’Information publique, organisme officiel de propagande qui prend en charge la production d’affiches pour des questions pancanadiennes comme les Bons de la Victoire et l’économie des vivres, il appartient à chaque unité de financer ses campagnes d’affichage. Pour ce faire, selon leurs moyens, les bataillons font produire leurs affiches par des entreprises ou des imprimeurs locaux, ce qui explique la grande variété des thèmes des affiches de recrutement canadiennes des années 1914-1917.

Au niveau provincial, pour soutenir les bataillons, le gouvernement ontarien de William Hearst alloue, en 1916, 74 000 $ et, en 1917, 88 000 $ pour aider les unités en formation. La ville de Toronto adopte la même démarche en soutenant financièrement chaque unité qui en fait la demande pour aider à défrayer les coûts rattachés, entre autres, à la production d’affiches. Pour un bataillon formé à Toronto, selon le barème établi compte tenu de la taille de l’unité à lever, la subvention variait de 500 $ à 1000 $. Pour 1916, c’est 7 250 $ que Toronto répartit entre huit bataillons. En ce qui concerne le Québec, il n’y a pas d’action similaire de la part du gouvernement québécois ou du conseil municipal montréalais, mais les bataillons pouvaient compter sur le soutien d’organismes patriotiques, comme la Citizens’ Recruiting Association.

L’implantation stratégique de l’affichage dans l’espace public exploite également la symbolique des lieux. Par exemple, à Toronto, un immense panneau publicitaire fut placé sur la University Avenue, au pied du monument aux morts de la guerre des Boers. Il permet d’exposer l’affiche de propagande britannique Daddy, What Did You Do in The Great War? La présence, à Toronto, de matériel de propagande britannique n’est pas exceptionnel. Le Toronto Star, en date du 11 août 1915, publie un cliché représentant un grand panneau publicitaire qui, selon la légende, permet de voir une affiche britannique représentant deux soldats anglais montant à l’assaut et appelant à les suivre. Le Canada, par son statut de Dominion de l’Empire britannique, bénéficie également de matériel de propagande anglais.

Pour en revenir à l’exemple du panneau publicitaire placé au pied du monument aux morts de la guerre des Boers, une filiation symbolique semble ressortir de ce partage de l’espace public entre le mémorial et l’affichage, ou entre les héros du conflit sud-africain de 1899-1902, et ceux qui sont appelés à faire leur devoir à nouveau outre-mer. Le passé se veut ainsi garant du présent. Nous retrouvons l’exploitation de cette stratégie à Montréal, mais non sans quelques réticences qui en découlent. Dans une lettre ouverte à Olivar Asselin, alors commandant du 163e bataillon, une critique est faite de la présence d’affiches de recrutement à proximité des statues de Jean-Olivier Chénier, héros des Rébellions de 1837-1838, et du poète Octave Crémazie :

Je suis tout porté à crier « Bravo » aux jeunes qui se sont permis de jeter à terre une de vos enseignes au square Saint-Louis, car, voyez-vous, major, je ne conçois pas qu’une annonce pour se procurer des glaives et des héros canadiens-français futurs, peut-être, à prix d’argent certainement, ait le pas dans nos places publiques, sur les monuments d’hommes tels que Chénier, Crémazie, comme cela arrive au square Saint-Louis et à la Place Viger. (L’Escholier, 2 mars 1916).

Les affiches de recrutement se complétaient avec des banderoles qui surplombaient des rues, s’imposant ainsi au regard des passants, ou étaient placées sur des tramways pour que le message parcourt plusieurs quartiers. Pour la durée de la guerre, l’administration municipale montréalaise décida de fermer les yeux sur cette pratique des banderoles contraire aux règlements municipaux :

En vertu du règlement des enseignes, il n’est pas permis de placer des banderoles au-dessus des rues, mais depuis le commencement de la guerre, l’ancien bureau des commissaires, considérant que la conduite de la guerre est une nécessité qui ne connaît ni règlements ni lois, a toléré que l’on en plaçât, pour les œuvres de guerre exclusivement, comme le recrutement, les collectes de la Croix Rouge, etc. (Archives municipales de Montréal, Fonds du Bureau des Commissaires)

Enfin, pour certaines campagnes de recrutement, il y avait également une complémentarité entre les affiches placardées dans l’espace public et les encarts imprimés dans la presse. Usant souvent de la même iconographie, ceci permet aux messages et aux images véhiculés de s’introduire tant dans l’espace public que dans la sphère privée. Cette complémentarité vise à ne laisser personne indifférent aux impératifs de l’effort de guerre : le discours par l’image se veut accessible au plus grand nombre et aspire à une diffusion de masse.

Les affiches de recrutement ne sont qu’un élément parmi d’autres des stratégies de mobilisation de la société civile canadienne pour soutenir l’effort de guerre en 1914-1918. Mais, après le départ des plus intéressés à combattre outre-mer, cela ne joua que très peu quant à convaincre des Canadiens à se porter volontaire, obligeant par la suite le gouvernement à se tourner vers la conscription ou l’enrôlement obligatoire selon la classe d’âge.

 

Mourad Djebabla-Brun (PhD)

Professeur adjoint au département des Études permanentes (Histoire) du Collège militaire royal du Canada de Kingston. Historien spécialisé dans l’étude de la mémoire de la Grande Guerre au Québec, ainsi que de la mobilisation des civils canadiens pour l’effort de guerre de 1914-1918

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