1914-1918 : la guerre du Canada. – La bataille de Passchendaele et la réorganisation du corps canadien (1917-1918)

Nous continuons  notre série des postes par l’historien Carl Pépin. Cette semaine- La battaille de Passchendaele.  

Image: ”Passchendaele”, 1917. Fonds A.S. English, Collections CCGG/CCGW. 2016.03.01.02

Passchendaele : la tentative australienne

Le secteur d’Ypres en Belgique a été l’un des théâtres d’opérations les plus actifs au cours de la guerre de 1914-1918. On s’y est battu à la fin de 1914, au printemps de 1915, puis le commandement britannique remet cela à l’été de 1917.

La troisième bataille d’Ypres s’amorce le 31 juillet avec un premier assaut britannique couronné de succès sur la crête de Pilkem, quelque peu au nord-est d’Ypres. Cependant, dès ce moment, les combats s’enlisent et des gains minimes de terrain se traduisent par d’énormes pertes.

L’une des particularités du champ de bataille d’Ypres – surtout la portion à l’est et au nord-est de la région – est que le terrain se situe à peu près à égalité avec le niveau de la mer et qu’il est plat. Dans un contexte où les bombardements massifs et continus depuis 1914 ont pulvérisé le terrain en l’affaiblissant à plusieurs endroits, celui-ci se trouve rapidement inondé dès que des averses se pointent à l’horizon. La pluie se met à tomber massivement à partir du mois d’octobre 1917 et se poursuit pendant à peu près tout le mois suivant.

Cependant, le maréchal Haig est déterminé à percer le front d’Ypres. Il souhaite entre autres capturer les bases navales allemandes en Belgique d’où part une partie de la flotte sous-marine. En plus, Haig veut s’emparer du réseau ferroviaire derrière le front allemand, un pivot des communications de l’ennemi dans la portion nord du front Ouest.

La carte jointe à ce texte illustre la lenteur de la progression des forces alliées durant la troisième bataille d’Ypres, de juillet à novembre 1917. Par exemple, le 4 octobre, le 1er corps d’armée australien capture le village de Broodseinde sur une légère élévation à six kilomètres à l’est d’Ypres. Broodseinde se situe non loin de Passchendaele et le maréchal Haig est déterminé à s’emparer de cette dernière position, car sa légère élévation domine la région et le terrain y est beaucoup plus sec, permettant ainsi la manœuvre et de meilleures conditions opérationnelles pour les combattants.

C’est le 2e corps australien qui reçoit la tâche initiale de prendre Passchendaele. L’assaut débute le 12 octobre, mais il se bute rapidement sur un formidable réseau de fils de fer barbelés qui n’a pas été détecté au préalable et qui est par conséquent intact. De surcroit, une pluie torrentielle s’abat sur le champ de bataille, rendant encore plus difficile la situation pour les Australiens qui sont bloqués à environ 2 500 mètres de Passchendaele.

Au tour des Canadiens

Alors que les Australiens s’apprêtent à attaquer Passchendaele le 12 octobre, le maréchal Haig ordonne trois jours plus tôt le transfert vers la Belgique du corps canadien qui se trouve dans la région de Lens en France.

En effet, sir Arthur Currie reçoit une missive indiquant que son corps doit s’emparer de Passchendaele le plus tôt possible. Par conséquent, nombre de ressources ferroviaires sont mises à la disposition du corps pour assurer son transfert rapide de la France vers la Belgique. Dès le 18, le corps canadien se trouve en ligne, relevant ainsi le 2e corps australien. Ironiquement, le front occupé par le corps canadien ressemble étrangement à la même ligne occupée par les hommes de Currie à Ypres deux ans plus tôt, alors qu’ils combattaient aux côtés des forces françaises.

Currie n’est pas du tout chaud à l’idée de prendre d’assaut Passchendaele, une mission qu’il croit quasiment impossible à réaliser avec un minimum de pertes. Currie a d’ailleurs protesté non seulement auprès du commandement britannique, mais aussi auprès du premier ministre canadien sir Robert Borden. Le général prévoit que cet assaut engendrera des pertes frisant les 15 000 hommes. Le maréchal Haig a toutefois le dernier mot. Il faut attaquer.

Devant les difficultés liées au terrain et aux conditions météorologiques, le plan de Currie prévoit un assaut en plusieurs phases parsemées de pauses afin de permettre la consolidation. L’assaut débute le 26 octobre 1917 à 5h40, par une première vague composée de troupes des 3e et 4e divisions. Les Canadiens avancent sous une pluie constante dans une mer de boue. Leur objectif consiste à s’établir à l’ouest sur une ligne située à 1 200 mètres de l’objectif final.

trenches_passchendaele_LACImage: [carte] [Map of the German Trenches at Passchendaele], 1917. Bibliothèque et archives Canada. 80103-51 CA

En face, les avant-postes allemands sont constitués de douzaines d’abris bétonnés en surface qui fournissent la protection requise aux mitrailleuses contre la majorité des projectiles ennemis, sauf un tir direct de l’artillerie. Pendant les trois prochains jours, les Canadiens se battent désespérément pour atteindre le premier objectif – et aussi pour ne pas se noyer. Par contre, la résistance allemande et les conditions météorologiques désastreuses les empêchent d’atteindre cet objectif. Seule bonne nouvelle, cette timide poussée vers l’est a néanmoins amené les Canadiens sur un sol plus élevé, sec et stable. Après une pause nécessaire pour permettre aux ingénieurs de poser des passerelles en bois sur le sol pour faciliter les déplacements – et pour amener le ravitaillement -, l’assaut est reconduit le 30 octobre.

passchendaele_barrage_map_LACImage: [carte] “Army Barrage Map, November 1917”, Bibliothèque et archives Canada, Crown (Britain) Copyright. 

L’offensive du 30 octobre est précédée d’un tir d’artillerie de quelque 420 canons et mortiers lourds. Les hommes des 3e et 4e divisions parviennent une fois de plus à déplacer le front de 1 000 mètres vers l’est, tout près de Passchendaele. C’est à ce moment que Currie ordonne au corps une pause d’une semaine, le temps de consolider et laisser les 1ère et 2e divisions relever les 3e et 4e décimées.

L’assaut mené par les 1ère et 2e divisions débute le 6 novembre à 6h, en suivant de très près un efficace barrage roulant d’artillerie. C’est au 27e bataillon (6e brigade, 2e division) que revient l’honneur d’entrer le premier dans ce qui reste de Passchendaele. La phase finale de la bataille est amorcée le 10 novembre dans le but de consolider le terrain à l’est de l’objectif. Il faut occuper toute la surface de ce plateau qui donne une vue stratégique indéniable dans ce paysage presque entièrement plat.

Passchendaele : la tempête politique

La bataille de Passchendaele a marqué amèrement la mémoire des soldats canadiens de l’époque, plus encore que n’importe quelle autre bataille. Surnommé « Passch », le secteur, au moment de la bataille, englobe probablement les pires conditions dans lesquelles ont eu à combattre les Canadiens au cours de la guerre de 1914-1918.

Par ailleurs, la victoire canadienne avait créé une tempête sur la scène politique. Déjà peu enthousiaste à l’idée de l’offensive, le premier ministre Borden avait fait part de ses craintes à son homologue britannique David Lloyd George. Ce dernier n’était pas non plus favorable à l’offensive, car il était évident qu’on s’en allait au massacre. Malgré tout, l’influence du maréchal Haig avait pesé plus lourd dans la balance et l’ordre d’assaut avait été maintenu. Le premier ministre Borden avait acquiescé, mais il avait clairement averti les Britanniques que si un autre épisode du style de celui de Passchendaele se reproduisait, il n’était pas garanti que le Canada poursuive son engagement dans le conflit.

Un peu comme à Vimy et à la cote 70 plus tôt dans l’année, la bataille de Passchendaele représente un fait d’armes extraordinaire pour le corps canadien, compte tenu des conditions précédemment décrites. Entre le 18 octobre et le 14 novembre 1917, le corps canadien perd environ 15 000 hommes, dont 4 000 tués, comme l’avait prédit Currie. Neuf Croix de Victoria ont été décernées. Le 14 novembre marque la fin du bref, mais sanglant séjour du corps dans le secteur de Passchendaele.

La prochaine destination sera le secteur de Lens-Vimy, à l’endroit même où se trouvait le corps quelques semaines auparavant. Cependant, les troupes ont besoin de souffler et une réorganisation s’avère nécessaire aux plans opérationnel et administratif.

La réorganisation du corps canadien (novembre 1917 – mars 1918)

Le secteur de Lens-Vimy est donc un endroit familier aux soldats canadiens. En y revenant, ils contemplent le paysage de leurs batailles de 1917. Cette année qui n’a pas été de tout repos s’achève et les troupes bénéficient d’un répit mérité. En fait, de novembre 1917 à août 1918, le Corps canadien sera bien entendu au front, mais ne livrera pas d’engagements offensifs majeurs.

Le problème criant des forces alliées sur le front Ouest au début de 1918 est la question des effectifs. Les Britanniques ont décidé de réduire, par exemple, de 12 à 9 le nombre de bataillons d’infanterie dans leurs divisions, de manière à maintenir en ligne le même nombre de ces divisions tout en augmentant leur puissance de feu.

L’état-major canadien, à commencer par Currie, fait conséquemment l’objet de fortes pressions pour réorganiser ses divisions d’infanterie sur le modèle britannique, sous le prétexte d’être plus efficace au plan opérationnel. Les Britanniques affirment également qu’en coupant un bataillon par brigade canadienne, on pourrait créer un surplus de douze bataillons. Si l’on ajoute à ces douze bataillons canadiens six autres bataillons britanniques, on pourrait ainsi créer deux nouvelles divisions canado-britanniques. Pour sa part, le nouveau ministre canadien des Forces d’outre-mer, sir Edward Kemp, est en faveur de l’idée et sollicite l’appui du premier ministre Borden en ce sens.

Par contre, la plus forte opposition au projet vient du lieutenant-général Currie, qui soutient que l’application de cette mesure affaiblirait tant l’efficacité opérationnelle que le moral du corps canadien. Currie prétend que la réorganisation proposée par les Britanniques forcerait la création de six états-majors de brigade, deux états-majors divisionnaires, un état-major de corps d’armée et possiblement un état-major d’armée supplémentaire. Où ira-t-on dénicher le surplus nécessaire d’officiers compétents dans l’accomplissement de tâches d’état-major?

À la place, Currie propose d’augmenter de 100 le nombre de soldats par bataillon canadien, ce qui signifie une augmentation nette de 1 200 fantassins par division, et ce, sans compromettre la structure administrative. En plus, Currie veut que soit augmentée la puissance de feu de chaque division avec davantage de mitrailleuses, de mortiers et ainsi de suite.

Étonnement, Currie a davantage de difficulté à convaincre le ministre Kemp que le maréchal Haig. Celui-ci croit que le modèle proposé pour la réorganisation des forces britanniques n’est pas envisageable, ni même nécessaire pour le corps canadien. De plus, une 5e division d’infanterie canadienne est en formation en Angleterre. On a fini par la dissoudre et les renforts rendus disponibles ont été affectés aux quatre divisions déjà au front. Sur papier, une division canadienne comprend 21 000 hommes en 1918, en comparaison de 16 000 pour son équivalent britannique.

La crise des effectifs est donc temporairement réglée en ce début de 1918, juste à temps pour faire face aux nouvelles épreuves qui se pointent à l’horizon.

 

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