1914-1918 : la guerre du Canada – L’été 1917 et la cote 70

Cette semaine, Carl Pépin nous parle d’une bataille méconnue au Canada – La bataille de la cote 70.  

Image: “Hill 70 [ASE label]” [“German machine gun emplacement between Hill 70 and Lens. September, 1917.” Titre officiel de BAC-LAC]. Fonds A.S. English, Collections CCGG/CCGW, 2016.3.1.1-70

Changement de garde

France. Juin 1917. Voilà quelques semaines que la bataille de Vimy est une affaire réglée. Les soldats canadiens qui ont survécu passent à autre chose et doivent se préparer pour les prochaines opérations dans la plaine de Douai vers Lens, à l’est de la crête de Vimy.

C’est également l’époque d’un changement de direction à la tête du corps canadien. En effet, le major-général Arthur Currie, qui est présent au front depuis deux ans et qui commande la 1ère division, est informé de sa nomination à la tête du corps avec un nouveau grade, celui de lieutenant-général. De plus, Currie est fait chevalier par le roi et il devient membre des Ordres de Saint-Michel et de Saint-Georges.

Sir Currie faillit ne pas être présent à la cérémonie pour recevoir son nouveau titre de chevalerie. Au lendemain de la publication de sa nomination, un bombardier allemand lâche ses bombes sur son quartier-général divisionnaire, tuant deux membres de son personnel et en blessant 16 autres, tout cela au moment où il vient à peine de quitter l’édifice.

Currie ne prend pas le temps de se remettre de cet incident, car il est presque immédiatement convoqué au quartier-général du corps canadien où le lieutenant-général Julian Byng l’informe que le commandant de la 3e armée britannique, le général Edmund Allenby, vient d’être transféré en Égypte. Par conséquent, par un jeu de chaises musicales, Byng va commander la 3e armée et Currie prend sa succession à la tête du corps canadien.

Currie occupe officiellement ses fonctions le 9 juin 1917, ce qui est un accomplissement remarquable. Les troupes canadiennes sont désormais commandées par un Canadien. Par ailleurs, à 41 ans, Currie devient le plus jeune commandant de corps dans l’armée britannique et le seul officier qui n’en était pas un de carrière à occuper un tel poste. Ceci est d’autant plus un exploit, si l’on considère que trois années auparavant, Currie était lieutenant-colonel dans une unité de la milice non permanente. Par ailleurs, il est difficile de ne pas remarquer la présence physique de Currie qui, du haut de ses six pieds et quatre pouces, est probablement le commandant le plus imposant des forces de l’empire britannique.

Cependant, la nomination de Currie ne sera qu’effective au moment de sa ratification par le ministre canadien des Forces d’outre-mer. Celui-ci proteste auprès du gouvernement britannique pour ne pas avoir été préalablement consulté. En effet, le ministre – sir George Perley – considère que d’autres candidats auraient pu occuper ce poste. Il pense entre autres au major-général Richard Turner, qui a été, comme Currie, commandant de division au front et qui occupe à l’été de 1917 un poste administratif au sein des forces canadiennes en Angleterre. De plus, parmi tous les majors-généraux des forces canadiennes, Turner serait celui qui dispose de la séniorité.

Dans ce contexte, c’est la comparaison des feuilles de route de Currie et de Turner qui fait la différence dans l’esprit du haut commandement britannique. Ainsi, le général Byng et le maréchal sir Douglas Haig – le commandant en chef des forces britanniques sur le continent- jugent que le curriculum de Currie est meilleur. Rappelons, pour notre part, que le major-général Turner a été absent du front pendant six mois et que son travail au sein de l’administration des forces canadiennes en Angleterre semble être couronné de succès. Il excelle davantage à ce poste que dans une fonction de commandement d’hommes au front, semble-t-il. En guise de compromis, dans ce que l’on peut appeler la “paix des généraux”, Currie et Turner sont tous les deux promus au grade de lieutenant-général. De plus, Turner conserve sa séniorité dans la nouvelle catégorie des (rares) officiers canadiens à détenir le grade de lieutenant-général.

Au moment donc où Currie prend le commandement du corps, il doit faire face à un double défi que les anciens commandants britanniques de sa formation n’ont pas eu à faire face. Currie doit à la fois remporter des batailles militaires pour les Alliés, tout en étant politiquement redevable au gouvernement du Canada de sa performance à la tête du corps. Par exemple, le premier défi politique soumis à Currie consiste à trouver son propre remplaçant à la tête de la 1ère division. Currie recommande le brigadier-général Archibald MacDonnell – le commandant de la 7e brigade, 3e division -, un officier parfaitement capable d’exercer cette fonction.

Encore une fois, le nom de Garnet Hughes – fils de l’ex-ministre de la Milice congédié en novembre 1916 – revient sur la liste des candidats. Sa nomination est appuyée par un fort lobby qui inclut naturellement son célèbre père déterminé à voir son fils monter en grade. Malgré les menaces contre son propre poste dirigées par la famille Hughes, Currie ne bronche pas et confirme le major-général MacDonnell à la tête de la 1ère division. Il semblerait également que l’arrivée de MacDonnell ait suscité l’approbation générale de la troupe.

L’affaire MacDonnell réglée, Currie tourne son esprit ailleurs. Le corps doit avancer en direction de Lens. Devant la ville se trouve un obstacle de taille : la cote 70.

Hill_70_mcmaster

Image: [Carte] “Local planning map 36c SW1, Trenches corrected to 10-02-17”, 1917, McMaster University, Fonds: WW1 Trench Maps: France, Box no. 6, envelope no. 188, database no. 123

Préparation de l’assaut

Dans le contexte des manœuvres politiques qui ont entouré la succession de Currie et la réorganisation administrative du corps canadien à l’été de 1917, la situation a rapidement évolué sur le front en cette période d’offensives majeures des Alliés. La seconde armée britannique du général Herbert Plumer lance en juin une offensive d’envergure au sud d’Ypres, sur la crête de Messine. L’offensive a été précédée par l’explosion de 19 mines gigantesques dont le bruit a apparemment été entendu jusqu’à Londres, tuant sur le coup environ 10 000 soldats allemands.

Le maréchal Haig décide ensuite de tourner l’effort principal de l’offensive britannique au nord d’Ypres, tout en demandant au commandant de la 1ère armée – le général Henry Horne – de faire diversion au sud, dans le secteur d’Arras-Lens, où se trouve le corps canadien qui lui est rattaché.

Conformément au désir de Haig, Horne planifie une série d’assauts avec pour objectif final de percer le front allemand à la hauteur d’Arras et d’entrer dans Lens. Cette dernière mission – la prise de Lens – revient au corps canadien et ce sera la première bataille de Currie à la tête de cette formation. D’une position surélevée derrière le front canadien, Currie observe minutieusement le terrain des opérations à venir. Son premier constat est inquiétant et il en fait part à son supérieur, le général Horne.

Le problème identifié par Currie est que Lens est en quelque sorte une municipalité géographiquement dominée par deux hautes collines, celle appelée la « cote 70 » au nord de la ville – qui a laissé son nom à la bataille -, puis celle de Sallaumines au sud-est. Il est possible d’attaquer directement Lens, mais, une fois dans la ville, les soldats canadiens seront fort probablement soumis à des tirs d’enfilade provenant des deux collines. Si Currie le sait, on peut raisonnablement croire que les Allemands l’ont aussi remarqué.

Currie parvient à convaincre le général Horne et le maréchal Haig de modifier le plan d’assaut pour faire de la prise de la cote 70 une priorité avant d’attaquer Lens directement. Les arguments avancés par Currie peuvent aussi s’appliquer au commandement allemand en face. En clair, les Allemands investiront beaucoup de ressources pour tenir la cote 70, qui demeure l’un des rares points permettant de dominer la grande région de Lens-Douai, surtout depuis la perte de la crête de Vimy quelques semaines auparavant.

Conscient de cela, Currie croit en la capacité de ses hommes à prendre la cote 70 et son jugement est solide. Toutefois, le général est certain que les Allemands lanceront de puissantes contre-attaques pour la reprendre. L’idée est alors simple : faire en sorte de choisir le terrain où l’ennemi sera forcé d’y faire avancer ses troupes et transformer la zone en véritable superficie de la mort, ce que les militaires anglais appellent communément un Killing Ground.

L’assaut contre la cote 70 sera mené conjointement par les 1ère et 2e divisions appuyées adéquatement par de l’artillerie et des mitrailleuses. Sitôt que l’objectif sera pris par l’infanterie, les mitrailleurs canadiens avanceront au pas de charge afin d’occuper rapidement les hauteurs. De plus, des officiers observateurs accompagneront l’infanterie afin d’identifier les zones précises que devra balayer l’artillerie au moment des contre-attaques allemandes. Comme lors de l’épisode de la bataille de Vimy, les soldats canadiens reçoivent un entraînement intensif et ont l’occasion de faire une répétition générale de l’assaut avant le jour J.

La bataille

La bataille de la cote 70 débute le 15 août 1917 vers 4h30. Elle est, comme à Vimy, précédée d’un barrage roulant composé cette fois d’un mélange d’obus explosifs et d’obus asphyxiants. La prise de l’objectif se fait en quelques heures et les Canadiens sont maîtres de la position vers 6h.

Inévitablement, les Allemands réagissent. À peine deux heures plus tard, la première d’une série de 21 contre-attaques démarre, et ce, jusqu’au 18 août. Les Canadiens parviennent toujours à briser ces assauts, conformément à ce que Currie a anticipé. Le gros des contre-attaques allemandes est décimé sous le tir combiné de l’artillerie et des mitrailleuses canadiennes. Les rares forces ennemies qui arrivent à pénétrer dans la première ligne canadienne sont promptement repoussées par l’infanterie. En fin de journée du 18 août, les Allemands concèdent la défaite.

Bilan

Sur un front plus large, les combats dans et autour des banlieues minières de Lens se poursuivent pendant encore une semaine, jusqu’au 25 août. À ce moment, on estime les pertes ennemies à 20 000 hommes. De leur côté, les pertes canadiennes se chiffrent autour de 9 000 hommes et quatre autres Croix de Victoria s’ajoutent au palmarès du corps. En termes de férocité et d’horreur, les combats de la cote 70 et de Lens ne sont pas pires que les batailles antérieures menées et le résultat constitue une autre grande victoire pour les Canadiens.

La cote 70 est donc la première bataille planifiée et dirigée par Currie à la tête du corps canadien, ce qui laisse croire que sa nomination à ce poste a été mûrement réfléchie. Il a gagné et il bénéficie de la confiance de ses troupes. Sans aucun doute, le corps canadien figure maintenant parmi les formations d’élite des forces britanniques sur le continent.

C’est précisément en considérant la feuille de route impressionnante du corps canadien que le maréchal Haig réfléchit à de nouveaux projets d’offensives pour les Canadiens. Leur séjour en France est pour l’instant terminé. Le corps retourne en Belgique, dans le secteur d’Ypres, que nombre de vétérans connaissent trop bien depuis l’époque des gaz de Saint-Julien et des cratères de Saint-Éloi.

Lorsqu’on l’informe de la prochaine mission, Currie a un mauvais pressentiment. Les soldats canadiens se retrouveront dans une mer de boue abritant les restes d’un village.

Son nom : Passchendaele.

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