1914-1918 : la guerre du Canada – Vimy

Aujourd’hui, la cinquième partie de la série par l’historien Carl Pépin.

La route vers Vimy

Le corps canadien quitte le sinistre champ de bataille de la Somme à l’automne de 1916. Environ 24 000 hommes ont été perdus dans des affrontements qui apparaissent stériles. Les gains de terrain se sont limités à quelques kilomètres et les bataillons sont décimés. Dans les circonstances, il importe de tirer rapidement des leçons et se préparer pour la prochaine épreuve : la conquête de la crête de Vimy. 

Image: [Carte postale] “La Bataille du Plateau de Vimy” Richard Jack . [1918?] Image de Bibliothèque et archives Canada.

La bataille de la crête de Vimy figure parmi les opérations militaires de la Première Guerre mondiale qui ont été les plus soigneusement préparées. En effet, il faut être méticuleux pour entreprendre délibérément un assaut frontal sur ce qui semble être des positions quasiment imprenables.

La crête a d’abord été capturée par les Allemands en octobre 1914, dans une tentative de déborder le flanc gauche (nord) des forces franco-britanniques au début des hostilités. Cette crête atteint à son sommet une hauteur de 145 mètres par rapport au niveau de la mer, ce qui en fait l’un des points les plus élevés, sinon le plus élevé de la région française du Nord-Pas-de-Calais.

Au sommet, avec des jumelles, un observateur avisé peut voir sans problème dans un rayon de 35 kilomètres. Autrement dit, les Allemands qui trônent au sommet peuvent aisément observer les positions de leurs ennemis.

Par ailleurs, non sans surprise, la crête de Vimy a été si bien fortifiée que toutes les précédentes tentatives visant sa capture ont échoué. À deux reprises, en 1915, les forces françaises ont en vain tenté des assauts, laissant au tapis environ 150 000 hommes. L’année suivante, en mai, les Britanniques et les Allemands se sont affrontés, mais ces derniers ont conservé leurs positions.

Au tournant de 1916-1917, le commandement canadien analyse les amères leçons des dernières attaques frontales faites par une infanterie vulnérable et laissée à elle-même en terrain ouvert. Cette fois, les préparatifs ont été élaborés et il n’y a à peu près aucune place à l’improvisation. Il faut aussi prendre le temps de former le soldat afin qu’il sache précisément ce qu’il doit faire. Le corps dans son ensemble a une mission, la division en a une, la brigade en a une ; le bataillon, la compagnie, le peloton, la section et le soldat ont également des mandats spécifiques à réaliser.

Voilà ce qui, à notre sens, distingue dans un premier temps la bataille de Vimy de celles qui ont été menées auparavant. À la fin de l’automne de 1916, les Canadiens marchent donc vers le nord, tentant tant bien que mal de panser les blessures subies sur la Somme. D’octobre à décembre 1916, les troupes canadiennes relèvent progressivement les Britanniques en face des pentes ouest de la crête de Vimy.

La préparation de l’assaut

La relative tranquillité du secteur de Vimy à cette époque cadre avec le climat extrêmement froid de l’hiver 1916-1917, l’un des plus durs en Europe de mémoire d’hommes. Les Canadiens ont passé l’hiver le plus froid de la guerre en renforçant leurs positions défensives, en effectuant des raids sur les tranchées ennemies – sur une base presque quotidienne – et en collectant des renseignements en vue de l’offensive du printemps prochain. D’ailleurs, le mois de mars 1917 a été particulièrement meurtrier pour les soldats canadiens. Leurs fréquents raids contre les positions allemandes ont fait plus de 1 400 victimes parmi les assaillants. Cependant, les informations ainsi recueillies ont grandement contribué à l’identification claire des objectifs, avec pour conséquence de réduire les pertes subséquentes.

Toujours dans cet esprit novateur, une réplique grandeur nature du champ de bataille a été aménagée avec un flot de rubans de couleurs et de drapeaux identifiant les objectifs à atteindre. Parallèlement, les unités canadiennes ont mené des exercices répétant exactement ce qu’elles feraient tout au long de la journée de l’attaque. Des cartes militaires ont aussi été distribuées à tous les échelons afin de guider les plus petites unités. Par conséquent, les troupes étaient pleinement informées de leurs objectifs et de leurs itinéraires.

Un autre élément que l’état-major canadien doit prendre en compte dans l’élaboration de ses plans est le vaste réseau de galeries souterraines qui existe depuis longtemps sous la crête de Vimy. Les ingénieurs allemands, français et britanniques ont creusé plusieurs galeries sous le no man’s land. Ils les ont remplies avec des charges explosives dans le but de faire sauter les tranchées ennemies, laissant d’énormes cratères qui viennent bouleverser le paysage.

Dans le but de dissimuler à l’ennemi les préparatifs de l’assaut, on entreprend d’agrandir le réseau de galeries existantes pour construire un nouveau dédale qui permet carrément de cacher les troupes canadiennes avant l’assaut. Ces galeries, une douzaine, font plus de cinq kilomètres de long.

De plus, les galeries protègent les troupes contre les bombardements et permettent une évacuation plus aisée des blessés du champ de bataille. Certains passages souterrains sont assez courts, tandis que l’un, le Goodman, creusé en face de la Ferme de la Folie, a une longueur de 1,2 km. Toutes les galeries disposent d’eau courante et la plupart sont éclairées par l’électricité fournie par des génératrices. Les galeries sont aussi équipées de lignes téléphoniques.

On a également creusé à l’intérieur des parois des galeries des pièces – ou chambres – afin d’y installer des troupes, des munitions, des centres de communications et des postes de secours. La plus grande de ces « cavernes », la grotte Zivy, peut loger un bataillon complet.

La réalisation de ce labyrinthe de galeries, de tunnels et de cavernes constitue un exploit du génie militaire canadien. Le vaste réseau souterrain a contribué à réduire les pertes parmi les fantassins en plus d’améliorer l’ensemble de la lourde logistique associée à cette bataille.

En plus d’avoir construit ce réseau, les ingénieurs ont réparé plus de 40 kilomètres de route dans la zone avancée du corps canadien et ils ont ajouté quelque cinq kilomètres de nouvelles routes. Ils ont également remis en état 32 kilomètres de tramways, sur lesquels de petits trains – actionnés par des moteurs à essence ou tirés par des mules – ont transporté du matériel destiné aux troupes de première ligne.

Au plan opérationnel, l’assaut de l’infanterie a été précédé par un barrage d’artillerie massif, qui a commencé le 20 mars. Il implique 245 canons lourds et obusiers, et plus de 600 pièces d’artillerie de campagne. En soutien, l’artillerie britannique a fourni 132 canons lourds et 102 pièces de campagne. Cette puissance de feu signifie qu’il y a un canon lourd à tous les 20 mètres et un canon de campagne à tous les dix mètres.

Déjà intense, le bombardement s’accroît à partir du 2 avril. Au moment où l’infanterie attaque, le 9, un million d’obus d’artillerie se sont abattus sur les positions allemandes. L’efficacité du tir de l’artillerie canadienne a réduit au silence environ 80% des canons allemands qui ont été préalablement identifiés par la reconnaissance aérienne et par des méthodes de reconnaissance sonore que les Canadiens ont mises au point. Les Allemands qualifient la semaine ayant précédé l’assaut du 9 avril de « Semaine de souffrance ». Leurs tranchées sont pulvérisées et les obus d’artillerie fusibles ont grandement contribué à détruire les fils de fer barbelés.

Dans un autre ordre d’idées, il ne faut pas négliger l’impact significatif de la guerre aérienne dans le contexte de la bataille de Vimy. Bien que la reconnaissance aérienne fournisse de précieux renseignements sur les positions ennemies et ses sites d’artillerie, une chaude lutte se livre aussi dans le ciel entre les appareils de chasse. Ce travail a donc été important et plus que dangereux.

 

Plan_of_Attack_Vimy_RidgeImage: [Carte] “L’arrangement du Corps Canadienne avant la bataille, 9 avril 1917. Eschelle [1:54 000]”. Image de Bibliothèque et archives Canada/NMC 111121

La bataille

À 5h30, le 9 avril 1917 – un lundi de Pâques -, le barrage d’artillerie roulant se déplace progressivement vers l’intérieur des positions allemandes. Collés sur ce tir infernal, les 20 000 premiers soldats d’une vague d’assaut constituée des quatre divisions canadiennes avancent. Ces bataillons marchent avec un fort vent du nord-ouest dans le dos. Ce vent est accompagné de neige et de grésil projetés vers l’est, en plein visage des défenseurs allemands.

Guidées par des piquets de peinture marquée, les compagnies d’infanterie de tête franchissent la dévastation du no man’s land. Elles se fraient un chemin à travers les trous d’obus et les tranchées brisées. Ses soldats sont lourdement chargés. Chaque homme emporte au moins 32 kilos de matériel, et ce, sans parler d’une charge supplémentaire constituée d’une boue omniprésente sur les uniformes et les équipements, mais surtout sur les bottes.

Certes, il y a des combats au corps-à-corps, mais la plus grande résistance – celle qui engendre les pertes les plus lourdes dans les bataillons d’assaut – provient de mitrailleurs allemands qui se trouvent sur des positions intermédiaires. Plus précisément, le crépitement de leurs mitrailleuses émane des 2e et 3e lignes de front qui ont été relativement épargnées par le tir de l’artillerie canadienne. Malgré tout, trois des quatre divisions canadiennes qui avancent sur un front d’assaut large d’environ sept kilomètres capturent leurs objectifs à la mi-journée du 9 avril.

La plus forte résistance allemande se situe en plein dans l’axe de progression de la 4e division au sommet de la cote 145, le point le plus élevé de la crête de Vimy. Une fois prise, la cote 145 donnerait aux Canadiens une vue imprenable sur le front allemand localisé à l’est, dans la plaine de Douai.

En raison de son importance, les Allemands ont fortifié la cote 145 par une série de tranchées et de profonds abris en contre-pente. La bonne marche des brigades de la 4e division a donc été entravée par des tirs ennemis provenant d’un point nommé le « Bourgeon » situé à quelques centaines de mètres au nord de la cote 145. La capture du Bourgeon a obligé la 4e division à improviser de nouvelles attaques. Ce n’est que deux jours plus tard que les unités de la 10e brigade canadienne s’emparent du Bourgeon. Rappelons que la non-capture de cette position risquait de menacer le flanc gauche (nord) du corps canadien, compromettant ainsi les succès remportés au sud par les 1ère, 2e et 3e divisions.

Notons aussi que les combats se sont généralement terminés le 12 avril sur la crête même. L’ennemi finit par accepter la perte de la crête de Vimy et il se retire vers l’est, à un peu plus de trois kilomètres dans la plaine de Douai. La bataille de la crête de Vimy marque, pour ainsi dire, le seul succès notable des offensives printanières des Alliés en 1917. Bien qu’ils ont remporté une grande victoire tactique, les Canadiens ont été incapables d’exploiter leur succès rapidement. Cette situation s’explique notamment parce que leur artillerie s’embourbe – ce qui est loin d’être inhabituel dans le contexte de la guerre de 1914-1918 – et qu’elle est, par conséquent, incapable de suivre la cadence de l’infanterie.

Bilan de la bataille de Vimy

En somme, les succès canadiens sur la crête de Vimy s’expliquent par une planification méticuleuse visant à minimiser les pertes. Par-dessus tout, ce sont les qualités combattives et le dévouement des officiers et des soldats sur le champ de bataille qui ont été décisifs. La plupart d’entre eux étaient des soldats-citoyens qui, sous le feu, se sont comportés en véritables militaires de carrière. D’ailleurs, quatre Croix de Victoria ont été attribuées à des Canadiens à Vimy.

Qui plus est, le corps canadien a capturé plus de terrain et de prisonniers que toutes les offensives britanniques précédentes en deux ans et demi d’hostilités. Il est juste d’affirmer que la prise de la crête de Vimy constitue l’une des plus belles victoires des Alliés jusqu’à ce moment.

La victoire de Vimy a aussi été relativement rapide, puisque les trois quarts des objectifs ont été pris dès la première journée, quoique cela ne s’est pas fait sans avoir au préalable payé un lourd tribut. Au total, les pertes canadiennes s’élèvent approximativement à 10 000 hommes en trois jours de combat, dont 3 600 tués.

Comme il fallait s’y attendre, ce sont surtout les bataillons des premières vagues d’assaut qui ont souffert le plus. Malgré les pertes élevées, celles-ci demeurent toutefois beaucoup plus faibles que ce qu’avaient subi les forces franco-britanniques lors d’assauts infructueux sur la crête en 1915 et 1916. L’adroite planification par le commandant du corps – Julian Byng – et son bras droit – Arthur Currie – a permis aux troupes canadiennes d’encaisser un taux raisonnable de pertes dans ces circonstances précises.

Comme toujours, le temps de repos des soldats canadiens serait plus que bref. La guerre continue et les combattants se préparent à poursuivre l’offensive à l’est de la crête de Vimy vers la ville minière de Lens.

Cette fois, les Allemands se sont installés sur une autre élévation : la cote 70.

Il faut la prendre.

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