1914-1918. La guerre du Canada: L’année 1915 et la seconde bataille d’Ypres

La deuxième partie de notre série par l’historien Carl Pépin, PhD.

Image: The Second Battle of Ypres,22 April to 25 May 1915. Par Richard Jack, 1917. Musée canadien de la guerre. 

Ypres: le baptême de feu

L’arrivée au front des troupes canadiennes de la 1ère division se déroule dans la nuit du 2 au 3 mars 1915, dans le secteur d’Armentières-Fleurbaix non loin de la frontière belge. Elles partagent le secteur avec leurs homologues britanniques, soit des troupes appartenant aux 4e et 6e divisions du IVe corps d’armée. Les Britanniques apprennent aux Canadiens les rudiments de la vie dans les tranchées, avant de les laisser à eux-mêmes, face aux Allemands.

Le premier mois passé au front dans le secteur précédemment mentionné est relativement tranquille. La division canadienne est par la suite transférée au nord, en Belgique, dans une portion du saillant d’Ypres. Réputé plus dangereux, le secteur avait été le théâtre d’un violent affrontement entre Britanniques et Allemands à l’automne de 1914. La division canadienne, quant à elle, devait relever la 11e Division de l’armée française. Les Canadiens étaient positionnés à l’extrême gauche (nord) de la ligne de front occupée par l’armée britannique en Belgique. Dans l’ordre de bataille, la division canadienne avait, dans un premier temps, été assignée au Ve Corps de la Seconde armée britannique. Sur la droite immédiate des Canadiens se trouvait donc la 28e division britannique. À gauche, il fallait assurer la jonction avec la 45e division algérienne (armée française).

C’est en face de ces forces en présence que les troupes allemandes se lancent à l’assaut, le 22 avril 1915. Elles font d’abord mouvement vers les positions françaises et puis vers une partie du front de la division canadienne censée couvrir Ypres. L’offensive allemande est appuyée par une arme relativement nouvelle : le chlore. En effet, les Allemands ont répandu dans l’air ce gaz contenu dans quelque 5 730 cylindres installés sur les parapets  de leurs tranchées, prêts à être relâchés au moindre signe de vent favorable. C’était la première fois que cette arme était utilisée sur le front Ouest.

Les troupes algériennes de l’armée française ont rapidement reculé. Pris de panique devant ce gaz aussi intimidant qu’inconnu, les Algériens abandonnent un grand nombre de soldats tués ou qui ont suffoqué sous les effets du chlore. La situation devient rapidement critique, voire chaotique, car, en reculant, les forces algériennes ont malencontreusement laissé ouverte une brèche de quelques kilomètres sur la ligne de front, si bien que le flanc gauche de la division canadienne est complètement ouvert et que les troupes risquent d’être prises à revers à tout moment. Dans le but de colmater cette inquiétante percée, les Canadiens ont dû rapidement se redéployer sur une nouvelle ligne de tranchées construites à la hâte le long de la route de Saint-Julien et de Poelkapelle. Par conséquent, les Canadiens ont dû étirer dangereusement leur front, l’amincissant et le rendant plus vulnérable à d’autres attaques ennemies.

Heureusement pour les Alliés, les Allemands ne sont pas parvenus à exploiter cet avantage, notamment parce qu’eux-mêmes étaient plus ou moins préparés à profiter d’une situation dont le succès initial les avait aussi surpris. Par surcroît, les actions des forces canadiennes ont permis de gagner du temps et même de lancer quelques contre-attaques en des points précis du front.

Composée de 12 000 fantassins, la division canadienne est engagée dans une lutte désespérée entre le 22 et le 25 avril 1915, moment le plus fort de cette seconde bataille d’Ypres. Pendant ces quatre journées, les Canadiens se battent de manière quasi continuelle, ce qui laisse du temps aux Britanniques pour se réorganiser et envoyer à leur tour des renforts afin de soulager le front canadien. Le gros de l’orage est passé au matin du 25 avril, mais les Canadiens restent dans le secteur deux journées de plus.

L’on peut affirmer, sans trop se tromper, que les soldats canadiens sont sortis de leur premier engagement majeur la tête haute. De nombreuses et évidentes erreurs tactiques ont été commises qui ont coûté de nombreuses vies, mais elles sont largement attribuables à l’inexpérience de la guerre des tranchées. Pour sa part, le haut commandement britannique avait publiquement fait l’éloge de la division canadienne, qui avait littéralement empêché une défaite initiale de se transformer en déroute. Les faits d’armes n’ont pas manqué non plus. Par exemple, quatre Croix de Victoria ont été attribuées à des soldats canadiens. Parmi les récipiendaires, figure le lance-caporal Frederick Fisher du 13e bataillon. Tué le 24 avril, sa dépouille n’a jamais été retrouvée. Par conséquent, son nom est gravé sur la porte de Ménin, en Belgique, avec les noms de 7 000 autres soldats canadiens tués dans ce pays. Tous ces hommes n’ont pas de sépultures connues.

Au cours des trois semaines où la division canadienne a servi dans le saillant d’Ypres, elle a enregistré des pertes d’environ 6 000 hommes. De ce nombre, un peu plus de 2 000 ont été tués.

La levée d’une seconde division

Trois jours après le départ du premier contingent du Canada, à l’automne de 1914, le gouvernement Borden offre d’en lever un second d’environ 20 000 hommes. De sérieux problèmes de logements et de transports du côté de l’Angleterre retardent le déploiement de ce nouveau contingent qui ne traverse l’Atlantique qu’en mai 1915. Au Canada, le manque de canons contribue aussi à des retards dans le recrutement, l’entraînement et le déploiement du contingent.

La levée de celui-ci représente la création de 15 nouveaux bataillons d’infanterie, dont trois parmi eux sont directement envoyés comme renforts à la 1ère division au front début 1915. Les 12 bataillons restants sont organisés en une seconde division, elle aussi découpée en trois brigades qui correspondent théoriquement aux régions géographiques de recrutement. Par exemple, la 4e brigade[1] venait de l’Ontario, la 5e brigade comprenait des bataillons du Québec et des Maritimes et l’Ouest canadien était représenté par des bataillons formant la 6e brigade.

Le second contingent arrive finalement en Angleterre en mai 1915 et il est officiellement constitué en 2e division à la fin du mois. La 2e Division est déployée une première fois dans la région de Shorncliffe (Angleterre) sous le commandement du major-général Samuel Steele, un officier de 65 ans qui avait combattu durant les raids des Fenians vers 1870. En raison de son âge avancé, Steele n’accompagne pas la division en France et il est remplacé par le brigadier-général Richard Turner, qui commandait alors la 3e brigade de la 1ère division.

Entre temps, les soldats de la 2e division complètent leur entraînement dans la région de Shorncliffe dans des conditions climatiques et environnementales bien meilleures que ce qu’avaient connu leurs camarades de la 1ère division quelques mois auparavant. Comme c’est de coutume, le roi, en compagnie de son ministre de la Guerre, Lord Kitchener, inspecte la 2e Division le 2 septembre et le transport de celle-ci vers la France s’effectue du 13 au 17 du même mois. La division débarque à Boulogne et au Havre. Elle est ensuite transportée par train et à pied dans la région de Hazebrouck en Belgique. Jusqu’au début de 1916, une partie de l’artillerie divisionnaire est britannique en raison du manque récurrent de canons pour les Canadiens, tel qu’évoqué précédemment.

La formation d’un corps d’armée

Dans le contexte de l’arrivée de la 2e division au front, la décision est prise de regrouper l’ensemble des forces afin de former le corps d’armée canadien, dont le premier commandant est le lieutenant-général britannique Alderson qui était autrefois à la tête de la 1ère division. C’est le major-général Arthur Currie qui prend les rênes de la division étant lui-même remplacé à la tête de la 2e brigade (1ère division) par le brigadier-général Louis Lipsett, l’ancien commandant du 8e bataillon (2e brigade).

Cependant, la formation rapide du nouveau corps canadien – et l’expansion conséquente de ses effectifs – amène un problème épineux : le manque d’officiers compétents pour assumer différentes postes dans les états-majors. Non sans surprise, de nombreux postes à l’état-major du corps ont été pourvus, dans un premier temps du moins, par des officiers britanniques.

Bien que le corps canadien ne soit opérationnel qu’à partir de septembre 1915, le débat autour de sa création date de plusieurs mois déjà et la formation existe sur le papier dès le mois de juin. Au moment où la 2e Division arrive en France (septembre), les effectifs du corps canadien se situent autour de 38 000 hommes.

En plus de l’infanterie endivisionnée, c’est-à-dire ces bataillons intégrés à l’ordre de bataille de l’une ou l’autre des divisions du corps, celui-ci comprend une brigade de cavalerie (le Lord Strathcona’s Horse, le Royal Canadian Dragoons et un régiment britannique spécial nommé le 2nd King Edward’s Horse) et quatre unités de Canadian Mounted Rifles converties en bataillons d’infanterie. À cette dotation le corps se voit ajouter quelques bataillons supplémentaires temporairement non endivisionnés. Parmi eux, notons le Princess Patricia’s Canadian Light Infantry – alors en service avec la 27e division britannique – et le Royal Canadian Regiment. Ce dernier bataillon a été déployé aux Bermudes au début des hostilités et a rejoint le front en France en novembre 1915. Ces derniers renforts ont contribué à la création d’une 3e division sous les ordres du major-général Malcom Mercer.

La 3e Division et la fin de l’année 1915

La décision de lever une troisième division a été prise à l’été de 1915. Les 7e, 8e et 9e brigades formeraient cette nouvelle unité à intégrer au reste du corps d’armée. Ce n’est qu’au début de 1916 que la 3e Division atteint ses effectifs complets et autorisés, dans la mesure où on peut la qualifier d’opérationnelle, bien que son artillerie ait été initialement fournie par les Britanniques, et ce, jusqu’à l’été de 1916.

Toutes proportions gardées, on peut affirmer que l’année 1915 – et en particulier l’épisode de la seconde bataille d’Ypres – a été la plus terrible pour les soldats canadiens en termes de pertes et d’apprentissage de la guerre moderne. Les soldats canadiens ont commis des erreurs tactiques similaires aux autres belligérants, notamment par ces attaques en rangs serrés et par une utilisation plus ou moins inadéquate de l’équipement disponible. En un sens, les Canadiens devaient apprendre à faire la guerre de positions.

D’autre part, la publication de certaines listes des pertes au front alarme le grand public. Les soldats comme les civils canadiens prennent subitement conscience de toute la barbarie de la guerre. Plusieurs défaillances techniques et tactiques du corps canadien sont imputées au ministre de la Milice Sam Hughes, qui, par ailleurs, ne se gêne pas pour critiquer publiquement les généraux britanniques. En effet, des contemporains ont réprimandé les généraux britanniques qui commandaient les Canadiens, mais bon nombre d’officiers canadiens n’avaient aucune expérience militaire, encore moins pour accomplir des fonctions d’état-major.

Chose certaine, la guerre n’est pas terminée au moment où s’achève l’année 1915. Les deux camps sont bien enterrés dans leurs tranchées et il faut trouver de nouvelles solutions afin de rompre l’impasse stratégique qui règne sur le front occidental.

 

[1] La « 4e brigade » originale faisait partie du premier contingent, mais elle avait été dissoute en Angleterre afin de fournir des renforts à la 1ère Division au front.

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