1914-1918: La guerre du Canada

La mobilisation

Aujourd’hui, nous lançons une série de 10 volets, écrit par l’historien Carl Pépin PhD, sur le Canada durant la Première guerre mondiale.  

Image: ‘Come into the 90th Regiment’, affiche, [1914-1918] Bibliothèque et archives du Canada, Acc. No. 1983-28-930.

France, 9 avril 1917, 5h30. La première vague d’assaut des quatre divisions d’infanterie canadiennes avance vers les positions allemandes sur la crête de Vimy. La température est froide. Elle est accompagnée d’un fort vent du nord-ouest qui entraîne à sa suite un mélange de pluie et de neige qui pousse dans le dos des soldats canadiens et qui se dirige directement vers les défenseurs allemands. Les Canadiens avancent sous le couvert d’un barrage d’artillerie constitué d’environ 1 000 canons, le tout appuyé par le feu continu et concentré de 150 mitrailleuses. Ceci a représenté une concentration de feu rarement égalée par la suite dans les annales de la guerre moderne.

Au 14 avril, la bataille de Vimy était terminée et la crête aux mains des Canadiens. En soit, Vimy était l’une des positions défensives allemandes les mieux organisées sur le front Ouest et des tentatives de l’armée française visant à capturer la crête en 1915 s’étaient soldées par des pertes d’environ 150 000 hommes. La bataille de 1917 avait été menée par 52 bataillons d’infanterie. De ce nombre, 48 bataillons étaient canadiens et les quatre autres britanniques (la 13e Brigade britannique relevait, pour la durée des opérations, de la 2e Division canadienne). Les Canadiens avaient progressé d’environ cinq kilomètres, capturé 4 000 prisonniers, 54 canons, 104 mortiers de tranchées et 124 mitrailleuses, le tout pour des pertes de 10 600 hommes, dont 3 698 tués. Parmi les faits d’armes, quatre Croix de Victoria ont été attribuées au cours de cet engagement.

La capture de la crête de Vimy peut être considérée comme l’une des victoires les plus spectaculaires des forces alliées depuis 1914. Pour la première (et seule) fois, les quatre divisions canadiennes ont été à la bataille côte à côte et le Corps canadien s’était bâti une réputation d’agressivité au combat hors pair. De plus, un sentiment de fierté nationale était né au Canada à la suite de cette bataille « canadienne ». Sur le terrain, trois des quatre commandants de divisions étaient canadiens et moins de deux mois plus tard, l’un d’eux, Arthur Currie, l’un des plus brillants tacticiens que le Canada ait produits, allait devenir le commandant du Corps.

La route jusqu’à Vimy a été longue pour le Canada et ses soldats. Au moment où la Grande-Bretagne a déclaré la guerre à l’Allemagne, en août 1914, le Canada s’est trouvé automatiquement en état de guerre. Sa position constitutionnelle de dominion dans l’Empire britannique ne lui a accordé aucun droit de regard sur des gestes de politique étrangère, comme le fait de déclarer la guerre ou de faire la paix. Cependant, le Canada avait le droit de décider de la nature de sa contribution à l’effort de guerre de l’empire.

La loyauté face à l’empire, les liens qui unissaient de nombreux Canadiens d’origine britannique à la mère-patrie et un sentiment de patriotisme très élevé constituaient les valeurs communes d’une large partie de la population canadienne de l’époque. Il n’y avait pas vraiment de doutes que la réponse du Canada à l’appel de la mère-patrie britannique serait dès plus généreuse. Le premier ministre sir Robert Borden exprimait bien le sentiment de la nation lors de l’ouverture de la session extraordinaire du parlement du 18 août 1914 en affirmant que le Canada serait au coude à coude avec l’Angleterre et les autres dominions dans la guerre qui s’amorçait. Accomplir son devoir était avant tout une question d’honneur.

Au début du conflit, rappelons que l’armée régulière canadienne, que l’on appelle la Milice active permanente, se compose d’à peine 3 000 hommes. Elle consiste en deux régiments de cavalerie, le Royal Canadian Dragoons et le Lord Strathcona’s Horse, un bataillon d’infanterie, le Royal Canadian Regiment (RCR), et de quelques unités d’artillerie, de génie et d’approvisionnement. Cette petite force a été renforcée quelques jours plus tard suivant la déclaration de guerre avec la formation d’une nouvelle unité d’infanterie, le Princess Patricia’s Canadian Light Infantry (PPCLI). Levé par le capitaine et philanthrope Hamilton Gault, et nommé en l’honneur de la fille du gouverneur général de l’époque, ce bataillon a rapidement comblé ses rangs de volontaires, notamment par des vétérans de la guerre des Boers (1899-1902).

Le PPCLI a été la première unité canadienne à être envoyée au front. Ses soldats ont été intégrés à la 80e Brigade de la 27e Division d’infanterie britannique, le 6 janvier 1915. Ils sont arrivés dans les tranchées deux mois avant que les troupes canadiennes de la 1ère Division n’arrivent en ligne à leur tour. Ironiquement, la seule unité régulière d’avant-guerre, le RCR, avait été envoyée aux Bermudes afin de relever un bataillon britannique. Le RCR n’est parvenu en France qu’en novembre 1915.

Par ailleurs, en appui à la minuscule force régulière se trouvait une Milice active non-permanente. Dotée d’effectifs théoriques allant de 60 000 à 70 000 hommes, la milice non-permanente comprenait 36 régiments de cavalerie et 106 régiments d’infanterie. Bien que des mesures avaient été mises en place avant la guerre afin d’améliorer les équipements et l’entraînement des hommes, les forces canadiennes de 1914 n’étaient pas prêtes au combat. Toutefois, elles formaient une base sur laquelle il était possible de construire une armée plus solide.

Débuts chaotiques

Dès l’annonce de l’entrée en guerre, le gouvernement canadien avait offert d’envoyer un contingent militaire, une offre qui avait aussitôt été acceptée par son homologue britannique. Le département britannique de la Guerre, le War Office, croyait qu’une division d’infanterie canadienne organisée sur le modèle anglais serait d’à-propos. L’effectif autorisé de cette division a été fixé à 25 000 hommes. Ce chiffre peut paraître élevé, car une division d’infanterie de l’époque comprenait environ 18 000 hommes. Cependant, le surplus demandé visait à combler d’éventuelles pertes et à assurer la relative autonomie de ladite division une fois rendue au front, du moins pendant quelques mois.

Le ministre canadien de la Milice était le colonel Sam Hughes, un homme énergique, quoique arrogant et imbu de sa personne, mais grandement pourvu de zèle pour la cause de l’empire. Hughes avait décidé d’ignorer les plans de mobilisation mis en place avant le conflit par des officiers supérieurs britanniques. Il avait décidé d’y aller de son propre plan qui se voulait un « appel aux armes » personnel adressé directement à tous les commandants des unités de la milice non-permanente.

Chaque unité de milice devait, selon Hughes, envoyer des volontaires au nouveau camp militaire à Valcartier, au nord de la ville de Québec. Valcartier était l’endroit désigné où devait s’assembler le contingent qui allait partir en Europe. Aux plans administratif et sanitaire, la situation au camp de Valcartier à l’automne de 1914 était chaotique à maints égards, et ce, au moment où plus de 30 000 volontaires venaient s’y installer. De plus, le colonel Hughes avait décidé d’ignorer les structures régimentaires existantes. À la place, il avait ordonné la formation de nouveaux bataillons qui seraient désignés par un numéro au lieu d’un nom propre, comme c’était la coutume avant la guerre.

Une autre décision controversée du ministre Hughes, décision qui avait entraîné un fort sentiment d’amertume au sein de la troupe, avait été la dotation de la carabine Ross comme arme d’ordonnance du contingent canadien. Fabriquée à Québec, la carabine Ross avait une bonne réputation comme arme de tir sportif dans un environnement contrôlé. Par contre, elle n’était pas du tout adaptée à l’environnement des tranchées. La carabine ne supportait pas la pluie et encore moins la boue. De plus, elle avait la fâcheuse tendance à s’enrayer après qu’on eût tiré une cinquantaine de cartouches, notamment en raison de la surchauffe de la culasse qui faisait « enfler » cette dernière et qui rendait son actionnement avec la main presque impossible. Le plus simple, pour le soldat aux prises avec un problème d’enrayement, consistait à frapper la culasse à coup de pied afin de la débloquer.

Sans surprise, les soldats détestaient cette arme et, une fois rendus au front, dès que l’occasion se présentait, ils s’en débarrassaient au profit de la carabine britannique Lee-Enfield. Cette dernière était beaucoup mieux adaptée aux conditions du front. Lorsque la 1ère Division canadienne avait quitté le front, après cinq jours de combat dans le contexte d’une offensive allemande à Ypres, environ 1 400 soldats canadiens qui avaient survécu s’étaient approprié des carabines Lee-Enfield directement récupérées du champ de bataille. Le processus d’équiper les soldats de la 1ère Division avec des carabines Lee-Enfield n’a pas débuté avant la mi-juin 1915.

Vers l’Angleterre

Malgré toutes les erreurs initiales, un premier contingent canadien aux effectifs approximatifs de 30 000 hommes avait quitté le port de Québec pour l’Angleterre, le 3 octobre 1914. Le chiffre mentionné était beaucoup plus élevé que les 25 000 hommes initialement promis par le premier ministre Borden. Le convoi de 31 navires avait remonté le fleuve Saint-Laurent et avait été rejoint au large de Terre-Neuve par un 32e navire (qui embarquait le Newfoundland Regiment) et des unités d’escorte britanniques.

Cette première traversée de l’Atlantique s’est déroulée sans histoire. Le convoi était finalement arrivé à Plymouth le 14 octobre, alors que la destination aurait dû être Southampton, mais la menace sous-marine allemande avait fait changer les plans. L’accueil de la population locale avait été bien chaleureux.

Les forces canadiennes nouvellement débarquées en Angleterre ont été transportées dans une immense plaine à Salisbury où, durant les quatre prochains mois, elles ont complété leur entraînement dans le but d’être déployées au front au début de l’année suivante. Les conditions de vie à Salisbury étaient pénibles pour les Canadiens, à commencer par la température exécrable où l’Angleterre avait connu l’un des hivers (celui de 1914-1915) les plus humides de récente mémoire. Pendant les premières semaines, les hommes étaient logés dans des tentes entourées d’une mer de boue. Éventuellement, des baraquements en bois quelque peu surélevés ont été aménagés, ce qui a permis aux hommes d’être au moins au sec.

À la fin de janvier 1915, le contingent, maintenant connu sous l’appellation de la « Division canadienne », avait été jugé apte à être envoyé au front. Les commandants des trois brigades composant la division étaient des Canadiens: la 1ère brigade sous les ordres du brigadier-général Malcom Mercer, la 2e sous Arthur Currie et la 3e sous Richard Turner, un général de Québec qui avait remporté une Croix de Victoria en Afrique du Sud. Ces trois généraux de brigade n’étaient pas des militaires de carrière. Le commandement de la division canadienne avait été confié à un officier britannique de carrière, le lieutenant-général Edwin Alderson.

La division canadienne a été passée en revue le 4 février 1915 par le roi George V, qui était accompagné pour l’occasion de Lord Kitchener, le ministre de la Guerre. Cinq jours plus tard, le gros de la division a été transporté d’Avonmouth vers Saint-Nazaire en France. Le 16, l’effectif complet de la division se trouvait en France.

En une période de six mois, le premier contingent canadien avait été recruté, assemblé et provisoirement organisé. La formation avait reçu un entraînement de base et elle avait traversé l’Atlantique. Elle avait été réorganisée selon un modèle divisionnaire d’inspiration britannique et élevée à un standard opérationnel avant d’être transférée en France. C’est un exploit, étant donné qu’à peine six mois auparavant, la presque totalité de ces hommes était des civils. La division canadienne était également la première division « irrégulière » à joindre les rangs des forces professionnelles britanniques qui se trouvaient en France. Elle avait quelque peu précédé à l’arrivée d’autres divisions irrégulières britanniques.

Nous sommes donc en mars 1915. Les Canadiens sont désormais dans les tranchées.

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